Au début des manuels traditionnels
de calligraphie arabe, on trouve, écrite en exergue, la tradition
prophétique (hadîth)
suivante : « Celui qui écrit la formule bismi-Llâhi-r-rahmâni-r-rahîm,
tout en lembellissant, entre au Paradis. » Cette phrase,
appelée basmala,
signifie « au nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux,
le Très-Miséricordieux », et introduit chacune
des sourates du Coran, à lexception de la sourate IX (Le
repentir). Elle se présente ainsi comme la clef qui ouvre les
portes du monde infini de la Parole de Dieu. Elle consacre aussi chaque
acte accompli par le musulman avec une intention qui sacralise son existence
dans le souvenir vécu de Dieu. Ce souvenir (dhikr),
qui en arabe est également synonyme de « mention »,
d « invocation », est justement lun
des noms que porte le Coran, parce quil est le rappel de la Parole
de Dieu adressé à lhomme, oublieux par nature, et
parce quil réactualise, sous une forme nouvelle et ultime,
le témoignage de lUnicité divine qui représente
le message unique apporté par tous les prophètes et les
messagers (sur eux la Paix de Dieu), depuis le premier dentre
eux, Adam, jusquà Muhammad, « sceau des Prophètes »
(khâtam an-nabiyyîn).
SIl Se manifeste sous des formes multiples,
adaptées à des peuples vivants dans des conditions différentes
despace et de temps, le Verbe de Dieu demeure en Soi éternel
et immuable : « Pas de changement dans les Paroles de Dieu »1
révèle le Coran. La multiplicité des révélations
népuise en rien le Verbe de Dieu : « Dis : Si
la mer était de lencre pour écrire les Paroles de
mon Seigneur, la mer serait assurément tarie avant que ne tarissent
les Paroles de mon Seigneur, même si nous apportions son équivalent
en encre. »2 Si le Verbe se fit Loi pour Moïse
et Homme dans le christianisme, il sest fait Livre pour les musulmans,
dernière communauté du monothéisme abrahamique.
Dans lislam, la Parole divine prend donc la forme dun livre
sacré, le Coran, dont le Prophète Muhammad (sur lui la
bénédiction et la paix de Dieu) fut le transmetteur fidèle.
Le hadîth cité au début de notre exposé nous
amène à réfléchir sur la valeur spirituelle
et symbolique du langage formel de la révélation coranique,
ainsi que sur la place particulière quoccupe, en islam,
lart de la calligraphie dans sa relation avec le Texte saint.
Il convient peut-être, avant tout, de rappeler la perspective
dans laquelle doit être envisagée la révélation
coranique si lon veut comprendre le lien qui existe entre la langue
arabe, dans ses aspects extérieur et intérieur, et la
Parole éternelle de Dieu, révélée dans le
Coran. La révélation est une « descente »
(tanzîl)
de la Parole de Dieu sur le Prophète élu, « en
langue arabe claire » (bi-lisân
arabiyy mubîn). Cette clarté
la rend comparable à un récipient transparent qui prend
la couleur de ce quil contient. La langue arabe est apte au rôle
auquel elle était destinée, cest-à-dire apte
à exprimer en langage humain ce qui est en soi inexprimable.
Si larabe coranique mérite bien lappellation de « langue
sacrée », cest, dun côté,
parce quil est le support de la Parole éternelle et incréée
de Dieu, qui véhicule et transmet, de manière mystérieuse,
Sa Grâce et Sa Présence, et de lautre, parce que
la révélation coranique est venue actualiser la substance
primordiale de la langue arabe, en vivifiant sa capacité à
exprimer dune manière adéquate les réalités
dordre spirituel.
La révélation est un processus analogue,
dans son ordre, à celui de la Création elle-même
: elles sont toutes deux luvre du Verbe et leffet
de la Parole de Dieu. Dans la langue sacrée du Coran, le terme âyât
désigne à la fois les versets coraniques et les signes
de Dieu dans la Création ; cest pourquoi le monde est comme
un langage divin pour ceux qui savent le comprendre, comme un immense
livre dont les caractères, écrits de la même encre
par la plume divine, seraient les êtres. Dans ce sens, les versets
coraniques contiennent les marques « évidentes »
(bayyinât)
du Verbe éternel, inscrites dans le courant du temps, qui indiquent
et révèlent la Présence invisible de Dieu. Ce mystérieux
paradoxe explique la raison pour laquelle, selon la doctrine islamique
orthodoxe, le Coran est à la fois incréé dans son
essence qui sidentifie au Verbe de Dieu, et créé
dans sa forme arabe faite de lettres, de mots et de sonorités.
Seul un langage suffisamment transparent peut communiquer un tel mystère.
Cest ainsi que le Coran porte en lui, tant dans sa dimension orale
que dans sa dimension écrite, les traces de cette Présence
unique de Dieu. Le lien le plus profond qui unit le Coran à lart
islamique réside, non pas dans la forme du Coran, mais dans sa
haqîqa, son essence informelle, et plus particulièrement,
dans le tawhîd, la proclamation de lUnicité divine.
Comme lécrit Titus Burckhardt, « pour
lislam, lart divin selon le Coran, Dieu est Artiste
(Muçawwir) est avant tout la manifestation de lUnité
divine dans la beauté et la régularité du cosmos.
LUnité se reflète dans lharmonie du multiple,
dans lordre et dans léquilibre ; la beauté
comporte en elle-même tous ces aspects. Conclure de la beauté
du monde à lUnité, cest la sagesse. [
]
Le but de lart, cest de faire participer lambiance
humaine, le monde en tant quil est façonné par lhomme,
à lordre qui manifeste directement lunité
divine. Lart clarifie le monde, il aide lesprit à
se détacher de la multitude troublante des choses afin de remonter
vers lUnité infinie. »3
Dans la Tradition islamique, la calligraphie arabe
est considérée comme le plus noble des arts plastiques,
car elle prête une forme visible à la Parole révélée
du Coran. Ayant pour rôle dembellir lécriture,
elle peut contribuer à souligner le symbolisme propre à
la graphie des vingt-huit lettres de lalphabet arabe. Cependant,
on doit distinguer la calligraphie coranique de la calligraphie que
nous pourrions appeler « profane », laquelle utilise
des moyens dexpression similaires à la première,
mais diffère de celle-ci quant à son objet. Cela permet
de comprendre pourquoi, selon le même hadîth, celui qui
embellit la Parole de Dieu « entre au Paradis »
: ce sont les lettres porteuses de la Présence divine qui possèdent
une valeur spirituelle, et non simplement les lettres calligraphiées.
La fonction et lefficacité spirituelles quassume
la calligraphie coranique confèrent à cet art un caractère
réellement « sacré ». « Pour
quun art puisse être appelé sacré,
il ne suffit pas que ses sujets dérivent dune vérité
spirituelle, il faut aussi que son langage formel témoigne de
la même source. [
] Seul un art dont les formes mêmes
reflètent la vision spirituelle propre à une religion
donnée, mérite cette épithète. »4
Luvre dart sacré fait apparaître la fonction
essentielle du symbole : rétablir lunité entre la
Terre et le Ciel, le visible et linvisible, lextérieur
et lintérieur. Les notions de langue et dart sacrés
sont indispensables pour comprendre le caractère symbolique qui
se rattache aux lettres arabes, notamment sous leur aspect graphique.
Dans le Livre des Haltes, lEmir Abd-al-Qâdir écrit
: « Sache que Dieu propose
des symboles par Ses actes comme par Ses paroles, car la raison dêtre
du symbole est de conduire à la compréhension, de telle
sorte que lobjet intelligible devienne aussi évident que
lobjet sensible [qui le symbolise]. Parmi les symboles quIl
propose par Ses actes figure la création des lettres de lalphabet
: leur tracé enferme, en effet, des secrets que seul peut saisir
celui qui est doué de science et de sagesse. »5
La calligraphie arabe connaît différents
styles, qui sont nés à diverses époques et se sont
développés avec lexpansion géographique de
lislam. La calligraphie islamique a été et continue
dêtre un art cultivé par le monde musulman, quil
soit arabe ou non-arabe. Cette dernière précision montre
notamment que limportance et la valeur que les musulmans accordent
à cet art, ne sont pas déterminées par leur attachement
à la beauté formelle de la langue arabe, mais tiennent
avant tout à ladhésion au Verbe de Dieu dont la
véritable beauté est informelle. Le talent dun calligraphe
réside dans sa capacité à transcrire les qualités
spirituelles qui sont propres à la Parole révélée,
et non dans la connaissance extérieure et grammaticale de la
langue arabe. Le charme de la calligraphie arabe réside dans
la manière dont elle sait combiner la distinction des caractères
avec la fluidité de lensemble. Les principaux styles calligraphiques,
dont les formes sont établies, peuvent senrichirent de
modes, de contrastes et de types nouveaux qui mettent en lumière
les modalités diverses du langage symbolique. La calligraphie
arabe sait allier la plus grande rigueur géométrique au
rythme le plus mélodieux. Le rythme et la géométrie
sexpriment par lharmonie et léquilibre, qui
sont le reflet de lUnité divine dans lordre cosmique,
temporel et spatial.
1. Cor. 10 : 64.
2. Cor. 18 : 109.
3. Titus Burckhardt, Principes et méthodes de lart sacré,
Dervy, Paris.
4. Ibid.
5. Abd el-Kader, Ecrits spirituels, trad. Michel Chodkiewicz,
Editions du Seuil, 1982, p. 104.