

|
Le soufisme, voile et dévoilement de lUnique |
|
|
Lon exposera maintenant ce qui
préside et participe à la voie spirituelle, qui consiste
à effacer son moi individuel pour que soit dévoilée
la Réalité Universelle. Nous prendrons appui pour cela
sur lun des commentaires du Coran, par le Shaykh Abd el-Kader
lui-même. Le Shaykh Abd el-Kader, dans une de ses haltes, commentaires
inspirés des versets du Coran, donne un aperçu synthétique
de la voie spirituelle. Il fait tout dabord référence
au verset coranique : Les hommes et les femmes, à limage des oiseaux du conte, aspirent confusément à lUnité. Ils sont déroutés et perplexes devant limpression de multiplicité, de dualité et dopposition du monde. En même temps, ils ont le goût et la nostalgie de cette Unité, en raison de leur nature primordiale. Cest cette soif, cette recherche de lUnité originelle, principielle et éternelle qui détermine lentrée dans la quête, dans la voie spirituelle, cette volonté de sélever au-delà de la multiplicité des formes, de la dualité. Cest, à lexemple des oiseaux, à la fois cette perplexité pour le monde et cette attraction pour la Paix unitive qui pousse lhomme ou la femme à sengager dans cette quête, attraction qui nest autre que lAmour (Mahabba), a mor, dans son sens étymologique, de rechercher ce qui ne change et ne meurt pas, ce qui nest autre que la recherche de la Face de Dieu, dont le Coran dit qualors que tout est évanescent, seule la Face de Dieu ne passe pas. Lascèse vers Dieu est donc dabord un goût (dhawq) qui conduit laspirant à la réalisation spirituelle, à un repentir (tawba) quil ne faut pas entendre dans un sens moral, mais plutôt, dans le sens, quil contient, de retour, de conversion, de convergence vers le Centre, en se dépouillant de ses conjectures mentales et de ses passions, de son attachement pour les formes. La deuxième étape, de celui qui veut sengager dans la voie spirituelle, est lapprentissage de la doctrine du taçawwuf, cest-à-dire lacquisition, dabord théorique, de lenseignement prophétique actualisé par lenseignement des maîtres (Shuyûkh). On dit que la doctrine métaphysique soufie est mystérieusement contenue tout entière dans le Tawhîd, laffirmation de lUnité divine, exprimée par la Shahâda, cest-à-dire le témoignage quil ny a pas de dieu si ce nest Dieu, quil ny a pas de vérité ou de réalité si ce nest lUnique Réalité. Les contemplatifs musulmans disent que la doctrine de lUnité est unique, cest-à-dire que, quels que soient ses développements, ceux-ci sont déjà contenus dans lUnité essentielle. Pour la plupart des croyants, cette affirmation est laxe évident et simple de la religion ; pour le contemplatif, elle est la porte souvrant sur la Réalité essentielle, lUnique, qui ne peut être connu, dévoilé, ni par les facultés corporelles, ni par celles mentales mais par celles spirituelles. Seule la faculté spirituelle, intellectuelle, présente en chaque homme et femme est de nature universelle et elle-même susceptible douvrir à lEsprit. Cest dans ce sens que le Shaykh Jalâl-ad-Dîn Rûmî disait « lhomme dépasse infiniment lhomme ». Lautre aspect, indissociable de cette doctrine de lUnité, cest la reconnaissance de lUnité et de la pleine validité des révélations précédant la révélation coranique, et donc de lensemble des formes spirituelles authentiques ; ce qui dailleurs ne devraient pas être ignoré de ceux qui pratiquent, de façon plus extérieure, lislam, même sils nen tirent pas toutes les conséquences que peut en tirer le soufisme. En effet, le Coran enseigne : « Dis : Nous croyons en Dieu, à ce qui est descendu sur nous, à ce qui est descendu sur Abraham, Ismaël, Isaac, et Jacob et sur les Tribus, à ce qui a été donné à Moïse, à Jésus et aux prophètes de la part de leur Seigneur »3 et « Notre Dieu, qui est votre Dieu, est Unique »4. En conséquence, pour le musulman, toute religion véritable est islâm. Juifs et chrétiens, notamment, mais non exclusivement, sont héritiers spirituels du même dépôt sacré (amâna). Dans cette perspective, il est dit que le premier prophète islamique par ordre chronologique nest pas Abraham, mais Adam, de sorte que lislam, à travers tous ses prophètes dont les noms ne sont dailleurs pas tous mentionnés dans le Coran, remonte au premier homme. Toutes les religions véritables depuis le début du monde sont donc des Révélations islamiques. Elles sont, en effet, islâm, mot dont la racine signifie « paix » et qui peut être traduit par « soumission » ou « acceptation ». Ceux qui acceptent le message de Dieu, Sa Loi et le prophète envoyé par Lui à quelque communauté orthodoxe quils appartiennent -, en vertu de cette « acceptation », sont eux aussi muslimûn, mot qui dérive dislam, « musulmans », cest-à-dire « ceux qui se sont, et sont, soumis » à la Volonté de Dieu. Lon dit que si Dieu envoie successivement des Prophètes porteurs dune Révélation, cest en raison de la nature oublieuse des hommes. Chaque Révélation vient révéler des aspects de la Vérité et revoiler dautres aspects, selon les temps, les lieux et surtout les hommes auxquels elles sadressent. Mais chaque aspect de la Vérité nest pas exclusif dun autre. La Vérité est seule exclusive de lerreur. Le terme de doctrine nest, bien sûr, pas entendu, dans le soufisme, au sens de système, tel quil a pu prendre de nos jours. Entendu dans ce dernier sens, il sagit de théories philosophiques ou scientifiques relativement fermées à partir dhypothèses reposant sur la raison individuelle. Lobjet de la doctrine métaphysique, quant à elle, nest pas détablir des systèmes, limites rationnelles, mais douvrir sur lInfini, sur lUniversel. Il ne saurait donc, dailleurs, y avoir dopposition, et encore moins de conflits, entre la doctrine métaphysique et des développements scientifiques ou même philosophiques, à moins de prendre le mental pour lesprit ou lesprit pour le mental. La doctrine du soufisme nest donc autre que la connaissance et lenseignement des principes métaphysiques régissant les archétypes, le monde manifesté visible et invisible, enseignement transmis par le Prophète Muhammad, qui trouve sa source dans la Révélation coranique et dont la vivification et lactualisation sont assurés par les Shuyûkh, les savants, les saints, dont la tradition dit quils sont les « héritiers des Prophètes ». Cette connaissance des principes métaphysiques na dailleurs pas dautre but que la connaissance du Principe métaphysique ultime et unique : Dieu. Le soufisme, comme cur de lislam, repose donc sur la doctrine de lUnité, cest-à-dire que le Principe de toute existence est essentiellement Un. En effet, lorsquil sagit de lUnité, toute diversité sefface, et ce nest que lorsquon descend vers la multiplicité que les différences de formes apparaissent, les modes dexpression étant alors multiples eux-mêmes comme ce à quoi ils se rapportent, et susceptibles de varier indéfiniment pour sadapter aux circonstances de temps et de lieux. Si lapproche théorique de la doctrine métaphysique, qui est essentiellement la même dans toutes les traditions spirituelles, est nécessaire, elle nest cependant pas suffisante, comme le souligne le Shaykh Abd el-Kader. Un autre Shaykh, le Shaykh Abd al-Wâhid Yahyâ, René Guénon, rappelait que cette approche théorique doit « être toujours accompagnée ou suivie dune réalisation effective dont elle est seulement la base nécessaire ». Les supports de cette réalisation sont dabord et avant tout les rites extérieurs, exotériques, communs à tout musulman, notamment la prière rituelle (aç-çalât), le jeûne (aç-çiyâm), laumône, (az-zakât), le pèlerinage, (al-hajj), ou encore lattestation de foi (ash-shahâda). Précisons donc, tout dabord, que, le soufisme nétant pas une fin en soi, il ne saurait se concevoir en dehors de la pratique religieuse islamique, commune à tout musulman. Au-delà de certaines formulations extatiques, le soufisme nest jamais, en effet en contradiction avec la sharîa, la Loi, ni ne se dissocie de la umma, la communauté, sinon pour dénoncer lattitude pharisaïque de ceux qui voudraient substituer la lettre à lesprit, faire de lislam une idéologie, et manuvrer les musulmans à des fins autres que spirituelles. 2. Abd el-Kader, Ecrits
spirituels, trad. Michel Chodkiewicz, Editions du Seuil, 1982, pp.
60-61. |
|