Perspectives musulmanes contemporaines sur le dialogue avec lĠOccident

MosquŽe de Lyon – 17 dŽcembre 2008

Ç Rencontre des deux rives de la MŽditerranŽe :
o en est le dialogue entre Islam et Occident ? È

Dans le contexte international actuel, marquŽ par la diversitŽ culturelle et la pluralitŽ religieuse, le risque est grand de voir se transformer progressivement, au point de se confondre, la mondialisation en standardisation, le pluralisme en division, lĠunitŽ en uniformisation. Une telle confusion reprŽsenterait non seulement un appauvrissement Žvident du patrimoine spirituel, intellectuel, culturel et humain qui constitue la richesse rŽelle de lĠhumanitŽ, mais Žgalement une dŽgradation prŽoccupante des Žchanges entre les peuples et entre les religions, jusquĠˆ conditionner nŽgativement, par lĠopposition de leurs diffŽrences exacerbŽes, les possibilitŽs de reconnaissance mutuelle qui fonde toute coexistence pacifique.

Cependant, les impŽratifs politiques et Žconomiques ne peuvent occulter la longue histoire des rapports culturels et des Žchanges intellectuels qui ont permis de rŽunir les deux rives de la MŽditerranŽe, notamment dans lĠAndalousie et la Sicile du Moyen Age, et qui vont bien au-delˆ des seuls aspects diplomatiques, politiques, Žconomiques ou militaires qui dŽterminent les relations internationales contemporaines. LĠhistoire de la culture islamique, dans cette zone de rencontre et dĠinteraction entre les civilisations et les religions, montre comment la prŽsence de croyants et de croyantes, acteurs dĠune entente entre les peuples dĠOrient et dĠOccident, a contribuŽ au dŽveloppement dĠun patrimoine spirituel et culturel dĠune valeur inestimable pour lĠhumanitŽ entire.

LĠuniversalitŽ du message spirituel de la RŽvŽlation islamique est ˆ lĠorigine dĠune communautŽ traditionnelle ˆ laquelle appartiennent des hommes de langues, de races, de nationalitŽs et de cultures trs variŽs, qui partagent avec les autres civilisations traditionnelles des principes spirituels communs. Dans ce sens, le bassin mŽditerranŽen a reprŽsentŽ un espace privilŽgiŽ de communications interpersonnelles et de convergences intellectuelles dĠun niveau exceptionnel entre les communautŽs religieuses du monothŽisme abrahamique, juda•sme, christianisme et islam, qui ont participŽ ensemble ˆ lĠŽpanouissement dĠune civilisation euro-mŽditerranŽenne, garantissant lĠexpression dĠune sagesse traditionnelle de nature universelle, au sens dĠ Ç orientŽe vers lĠUn È (versus unum). On sait que, pendant la pŽriode mŽdiŽvale, les savants musulmans transmirent ˆ lĠOccident les sciences traditionnelles de lĠOrient ainsi que lĠessentiel de la pensŽe grecque, ˆ partir du mouvement de traductions et de commentaires inaugurŽ avec la fondation de la Ç Maison de la sagesse È (bayt al-hikma) ˆ Bagdad, sous le calife abbasside al-MaĠmžn – dont le pre H‰ržn ar-Rash”d (764-809) entretenait des relations avec Charlemagne et lĠempereur de Chine. Par lĠintermŽdiaire de lĠAndalousie et de la Sicile mŽdiŽvales, la tradition islamique a pu jouer un r™le de revivification spirituelle et de transmission intellectuelle ˆ lĠŽgard de lĠEurope, assumant une fonction de pont entre lĠOrient et lĠOccident, qui a permis dĠŽtablir un niveau ŽlevŽ de relations entre les civilisations de la MŽditerranŽe. Dieu rŽvle dans le Coran : Dis : Ç A Dieu appartiennent lĠOrient et lĠOccident. Il guide qui Il veut sur une voie droite. CĠest ainsi que Nous avons fait de vous une communautŽ mŽdiane afin que vous soyez tŽmoins pour les hommes et que lĠEnvoyŽ soit tŽmoin pour vous. È[1]

En effet, de part et dĠautre de la MŽditerranŽe, les Žlites intellectuelles et chevaleresques du Moyen Age avaient appris, tout en sĠaffrontant, ˆ se conna”tre et ˆ sĠestimer, non seulement en vertu de leur noblesse dĠ‰me, mais aussi gr‰ce ˆ la reconnaissance mutuelle de leur tradition religieuse respective, dans la conscience de lĠUnicitŽ de Dieu. Ces hommes traditionnels envisageaient la vie spirituelle dans la perspective dĠune aspiration ˆ la saintetŽ qui unie contemplation et action, donnant la primautŽ ˆ la premire par rapport ˆ la seconde. Cette convergence de points de vue appara”t de manire Žvidente ˆ travers la cŽlbre rencontre, en 1219, ˆ Damiette en Egypte, entre saint Franois dĠAssise et le Sultan Malik al-K‰mil, tous deux hommes dĠune grande noblesse dĠesprit et de caractres comme celle que lĠon retrouvera quelques sicles plus tard chez une autre figure exemplaire de dialogue et dĠouverture dans lĠengagement spirituel : lĠEmir Abd el-Kader. La table ronde de ce soir est en quelque sorte placŽe sous leur Žgide, que ce soit dans le contexte de la commŽmoration du 200me anniversaire de la naissance de lĠEmir, ou avec cette image significative qui illustre notre confŽrence.

Au-delˆ dĠun attachement nostalgique, voire de lĠidŽalisation anachronique dĠune gloire que lĠon croirait perdue ou ˆ reconquŽrir, ces quelques exemples et Žpisodes significatifs, tirŽs de la rencontre des civilisations dans une histoire partagŽe entre lĠEurope, lĠAfrique et lĠAsie, nous permettent dĠenvisager la question du dialogue entre Islam et Occident ˆ la lumire de la vocation spirituelle et de la responsabilitŽ religieuse que tout croyant a le devoir de tŽmoigner et dĠassumer au sein des sociŽtŽs o il vit, quel que soit le contexte spatio-temporel. Dans la perspective islamique, les diffŽrences entre les civilisations et entre les religions authentiques sont perues et vŽcues comme les manifestations multiples dĠun message essentiellement unique, qui a ŽtŽ adressŽ par Dieu ˆ des peuples vivant dans des lieux et des temps diffŽrents. Un verset du Coran rappelle clairement lĠintention, la mŽthode et la finalitŽ qui sous-tendent la rencontre et lĠŽchange entre les croyants, que ce soit au sein leur communautŽ ou dans leurs rapports avec les autres communautŽs traditionnelles et les hommes de manire gŽnŽrale : A chacun dĠentre vous, Nous avons accordŽ une loi et une voie, et si Dieu lĠavait voulu, Il aurait fait de vous une communautŽ unique, mais Il a voulu vous Žprouver ˆ travers ce quĠIl vous a rŽvŽlŽ ; faites montre dĠŽmulation dans les Ïuvres pies, cĠest auprs de Dieu que vous serez tous ramenŽs. Alors Il vous informera sur lĠobjet de vos diffŽrences.[2]

Contrairement aux interprŽtations dŽviŽes et hŽtŽrodoxes du fondamentalisme intŽgriste, qui instrumentalise certains aspects mal compris de la doctrine, ou dĠautres idŽologues partisans dĠun prŽtendu Ç choc des civilisations È, les diffŽrences entre les religions et entre les civilisations ne sauraient avoir pour consŽquence une lutte effrŽnŽe et sans merci pour la victoire de sa propre cause. Il sĠagit bien plut™t, selon le Coran, de Ç rivaliser dans les bonnes actions È, de sĠouvrir, sans hostilitŽ ni prŽsomption, ˆ la discipline religieuse et ˆ la tension spirituelle vers la connaissance et la rŽalisation commune du Bien suprme qui nĠappartient ˆ personne, de manire exclusive et absolue. La rencontre entre civilisations diffŽrentes porte en elle les possibilitŽs dĠune reconnaissance mutuelle non seulement de cette Ç bontŽ et piŽtŽ des Ïuvres È mais surtout de lĠUnique Bien, Dieu Lui-mme, dans la mesure o les hommes sont appelŽs ˆ honorer leur nature originelle, en apprenant ˆ coexister et ˆ coopŽrer dans lĠintelligence et lĠhonntetŽ de lĠEsprit. Pour lĠislam, les relations entre les hommes et entre les peuples reposent sur un Žchange intellectuel et une harmonie spirituelle qui se rŽalisent et sĠeffectuent sous le regard de Dieu, unique source de Connaissance. Cette relation de connaissance entre les peuples, qui reflte dans ce monde le lien spirituel des hommes ˆ Dieu, est la base dĠune coexistence pacifique naturelle, synonyme dĠunitŽ dans la diversitŽ, qui implique la reconnaissance et le respect des diffŽrences voulues et harmonieusement ordonnŽes par la sagesse divine : ï hommes ! Nous vous avons crŽŽs dĠun homme et dĠune femme, et Nous vous avons Žtablis en peuples et en tribus pour que vous appreniez ˆ vous conna”tre. Le plus noble dĠentre vous, aux yeux de Dieu, est le plus pieux. Et Dieu est Savant et bien InformŽ.[3]

De nombreuses confusions, quant ˆ la nature rŽelle de la religion et ˆ sa fonction, sont encore alimentŽes par les multiples contrefaons et instrumentalisations dont les messages religieux font lĠobjet, ˆ des fins tout autres que spirituelles. Dans une telle approche rŽductrice, les qualificatifs Ç culturel È et Ç religieux È apparaissent comme Žtant presque synonymes, au point de devenir interchangeables au grŽ des multiples Žtiquettes et des catŽgories sociologiques qui traduisent ce que lĠon appelle la Ç crise identitaire È de lĠhomme contemporain. Cette confusion intellectuelle correspond nŽanmoins ˆ une tendance de plus en plus prononcŽe au sein des sociŽtŽs modernes, o la Ç recherche dĠidentitŽ È sert de leitmotiv ˆ lĠaffirmation du Ç moi È en qute du bien-tre et du Ç dŽveloppement personnel È. On assiste ainsi ˆ une sorte de malaise et ˆ des conflits internes psychologiques chez nombre dĠindividus qui se sentent partagŽs entre plusieurs tendances ou prŽfŽrences identitaires.

CĠest ce qui explique, en particulier, que lĠon continue encore trop souvent dĠopposer Islam et Occident, en sĠimaginant quĠils sont incompatibles, sur le plan social ou sur le plan individuel. Ainsi, une mme personne, pense-t-on, aurait grand mal ˆ rŽunir en elle ces deux aspects : tre musulman et occidental. Sans parler de lĠidentification abusive de lĠIslam avec lĠOrient, du Christianisme avec lĠOccident, ce qui ne fait quĠajouter ˆ la confusion et ˆ la peur de lĠaffrontement qui sont dŽjˆ fortement rŽpandues. Toutes ces conceptions ne cachent-t-elles pas lĠidŽe sous-jacente selon laquelle lĠIslam serait nŽcessairement Žtranger ˆ lĠOccident ou ˆ lĠEurope, contrairement ˆ la rŽalitŽ des faits et ˆ lĠexemple harmonieux que plus de 10 millions de citoyens musulmans europŽens reprŽsentent ? Le dialogue entre Islam et Occident existe pourtant bel et bien ˆ travers le mariage subtil qui lie la foi en Dieu, la pratique religieuse, la culture et la citoyennetŽ, dans lĠunitŽ profonde de lĠidentitŽ spirituelle et de la dignitŽ humaine qui caractŽrisent la vie de tout tre, homme et femme sur cette terre.

LĠidentitŽ dĠun musulman en Occident, en Europe, est lĠidentitŽ dĠun homme ou dĠune femme qui croit en certains principes spirituels, valeurs universelles, rgles doctrinales. Cet homme ou cette femme na”t et grandit, Žtudie et travaille, aime et prie, aux c™tŽs de ses concitoyens, en respectant les lois de son pays, et en contribuant ˆ enrichir sa sociŽtŽ et la culture de son peuple. Sa communautŽ fait partie intŽgrante de la sociŽtŽ civile, sa religion fait partie intŽgrante du pluralisme confessionnel, sa culture fait partie intŽgrante du multiculturalisme occidental.

Pour un croyant, quĠil soit juif, chrŽtien, ou musulman, lĠidentitŽ tire son inspiration et sa forme ontologique du dŽcret du CrŽateur, qui a offert ˆ lĠhomme le don miraculeux de la vie, le souffle de lĠEsprit qui guide les actions des crŽatures dans leurs responsabilitŽs terrestres. LĠidentitŽ nationale, quel que soit le pays dĠEurope, ne semble pas contraster avec le caractre identitaire dĠune personne religieuse. Au contraire, la spŽcificitŽ nationale et la spŽcificitŽ religieuse sont naturellement compatibles et complŽmentaires, y compris dans un Etat la•que, comme elles devraient lĠtre dans un Etat confessionnel, ˆ condition que ces deux systmes soient cohŽrents avec le respect de la libertŽ et des diversitŽs religieuses et culturelles, en Žvitant toute discrimination. Les problmes naissent seulement quand appara”t lĠexclusivisme intolŽrant chez des la•ques ou des religieux qui, contrairement ˆ leur nature, veulent injustement imposer ˆ lĠidentitŽ de lĠautre un choix obligŽ dĠabjuration et de conversion, dĠassimilation et dĠintŽgration.

Chez un musulman occidental ou europŽen, la doctrine religieuse et les devoirs de citoyennetŽ se conjuguent parfaitement ; dĠun point de vue religieux, un musulman est naturellement portŽ ˆ respecter tous les autres citoyens, quelles que soient leur foi et leur culture, et, en mme temps, ˆ concourir activement ˆ la croissance et au dŽveloppement de sa patrie dĠorigine ou dĠadoption. Un musulman a le devoir Žgalement de dŽfendre les autres identitŽs religieuses, de promouvoir la justice sociale, et de donner lĠexemple du civisme et de la solidaritŽ ˆ lĠŽgard des plus faibles. En aucune faon des raisons religieuses peuvent tre prŽtextŽes pour tenter de lŽgitimer une irrŽgularitŽ ou une atteinte ˆ lĠordre public. Cependant, il est nŽcessaire, en parallle, de sensibiliser les institutions dĠEurope afin quĠelles oeuvrent pour protŽger les minoritŽs culturelles et religieuses des agressions verbales et des attentats subversifs qui sont commis par des groupes radicaux xŽnophobes et exclusivistes qui provoquent et attaquent juifs et musulmans, immigrŽs et religieux, avec arrogance et violence.

LĠantidote au choc des civilisations tant redoutŽ peut tre trouvŽ en investissant dans lĠŽducation interculturelle, dans lĠŽducation au respect du pluralisme religieux, dans lĠŽducation ˆ la citoyennetŽ dŽmocratique, dans lĠŽducation ˆ la Paix et ˆ la coopŽration internationale, surtout au sein de la zone euro-mŽditerranŽenne. Nous assistons trop souvent ˆ un conflit entre rationalistes et fondamentalistes qui imposent lĠexclusive de leur propre raison ou de leur propre religion en contradiction avec lĠautre, niant la raison aux religieux ou le respect du religieux aux athŽes. La leon mme du Pape Beno”t XVI ˆ Ratisbonne a mis en Žvidence lĠopportunitŽ de redessiner ou de mettre ˆ jour une mŽthode et un cadre de dialogue interreligieux entre les croyants en Europe, qui sache clarifier le rapport naturel qui existe chez tout croyant entre foi et raison, entre transcendance et immanence, entre contemplation et action, entre thŽologie, philosophie et pensŽe, entre inspiration, contenu et forme, entre mystre, symbole et rite, entre esprit, ‰me et corps.

Il appartient assurŽment aux jeunes dĠEurope, juifs, chrŽtiens et musulmans, de contribuer ˆ une sensibilitŽ, ˆ une conscience, ˆ une harmonie entre la dimension de la dŽvotion religieuse et celle de la responsabilitŽ de citoyens vivant dans le monde contemporain. Il ne sĠagit ni de tomber dans le formalisme nostalgique du passŽ, ni de se lancer dans un esperanto ou un syncrŽtisme new age qui confond les caractŽristiques identitaires providentielles de chaque doctrine religieuse et de chaque culture traditionnelle. Il faut valoriser le patrimoine intellectuel des ma”tres et la mŽmoire historique du passŽ pour rŽactualiser cette sagesse dans le prŽsent, en interprŽtant notre r™le de tŽmoins dĠun dŽp™t sacrŽ et dĠun progrs social qui soient capables de tirer profit des conqutes et des erreurs de lĠhumanitŽ. Il sera ainsi possible dĠapprendre ˆ pratiquer ensemble la valeur de la collaboration fraternelle, de lĠempathie, du dŽveloppement dĠune Žthique qui fonde une citoyennetŽ dŽmocratique basŽe sur le respect de lĠidentitŽ de lĠhomme et de la femme qui, dans la nouvelle Europe, dŽcident de vivre en suivant avec dignitŽ et transparence une perspective religieuse, intra-religieuse et interreligieuse, dans leurs activitŽs publiques et privŽes.

Abd-al-Wadoud Gouraud



[1] Coran 2 : 142-143.

[2] Coran 5 : 48.

[3] Coran 49 : 13.