La création et le rapport à la nature dans l’islam


Dans un hadîth qudsî, c’est-à-dire une tradition prophétique dans laquelle Dieu parle à la première personne, Dieu dit : « J’étais un trésor caché et J’ai désiré être connu. Alors J’ai créé le monde.» Pour un croyant, l’existence de Dieu n’est pas mise en doute ; si bien que, dans cette sainte tradition prophétique, il nous est révélé, non pas une réalité qui doit être analysée, ou une démonstration qui cherche à prouver Son existence, mais uniquement une vérité, un indice spirituel qui, révélant tout d’abord l’Être de Dieu, invite le croyant à la contemplation et à la méditation.

 

Dieu Se connaît donc Lui-même, en Lui-même, par Lui-même, et n’a pas besoin du monde pour être. Il est, rappelle le Coran, l’Être absolu, Celui qui se suffit à Lui-même, « l’Indépendant des mondes » (al-Ghanî ‘ani-l-‘âlamîn) dont toute chose dépend, l’Un (al-Ahad), le Soutien universel, l’Impénétrable (aç-Çamad).

 

Quelle est la place du monde au regard de cette vérité ? Autrement dit, pourquoi Dieu a-t-Il créé le monde, alors que celui ci semble Lui être totalement inutile ? Parce qu’Il a désiré être connu et partager Son Être. C’est par amour qu’Il a voulu partager le trésor qu’Il est. Dieu précise, d’une certaine façon, Son « intention », disant encore dans le Saint Coran : « Ce n’est pas par divertissement que Nous avons créé les cieux et la terre et ce qui est entre eux. Nous ne les avons créés qu’en toute vérité. Mais la plupart d’entre eux ne savent pas. » Par la création du monde, Dieu désire Se connaître et Se faire connaître à travers le voile des choses qui simultanément Le cachent et Le révèlent.

 

La Tradition islamique enseigne que Dieu a créé le monde « à partir de rien », c’est-à-dire à partir de rien d’autre que les réalités éternelles contenues dans Sa Connaissance et de Son projet pour la Création. « Quand Nous voulons une chose, Notre seule parole est : “Sois !” Et elle est. » Dieu amène les choses à l’existence par Sa parole, Son ordre. La Parole crée le monde et le sauve, grâce à la révélation qui est comme une nouvelle création. Comme le dit le Saint Coran, c’est Dieu « qui a créé sept cieux superposés sans que tu voies que le Tout Miséricordieux ait laissé échapper quoi que ce soit dans la Création. Tourne le regard : y vois-tu quelque faille ? »

 

Le monde est l’effet de la miséricorde de Dieu (rahma) : il est créé « au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très- Miséricordieux » (bismi-Llâh, ar-Rahmân, ar-Rahîm). Une autre sainte tradition prophétique rapporte : « Lorsque J’ai créé le monde J’ai fait cent parts de Ma Miséricorde. J’en ai gardé quatre vingt dix neuf auprès de Moi et J’en en ai laissé une dans le monde. C’est en vertu de cette part que la mère aime son enfant, et que la jument relève son sabot qui est prêt d’écraser son poulain. »

 

En langue arabe, c’est sur la même racine, RHM, que sont formés les noms des deux attributs divins, ar-Rahmân et ar-Rahîm, que l’on retrouve dans le terme rahim qui signifie « matrice ». Cette miséricorde divine comporte deux dimensions : l’une universelle (ar-Rahmân), qui concerne la Création dans son ensemble, et une autre (ar-Rahîm), plus particulière, plus intime, qui concerne chaque créature. C’est au travers du Nom ar-Rahmân (le Tout Miséricordieux) que Dieu crée le monde, et par le Nom ar-Rahîm (le Très Miséricordieux) qu’Il le sauve.

 

Le Nom ar-Rahmân manifeste l’Un et définit, en quelque sorte, Sa relation avec la Création. Il est l’intermédiaire entre la Vérité immuable, unique et cachée, et le créé, multiple et voué au changement, au devenir. Ce Nom divin donne à la Création la possibilité de participer de cette immutabilité et de fonder ainsi sa réalité.

 

Le Nom ar-Rahîm assure la présence permanente de l’Unité en toutes choses créées. Il est, en quelque sorte, le support de la « forme » que revêt l’Unité dans les différents degrés de la Création, comme le nombre un qui revêt la forme des autres nombres, ceux-ci n’étant en définitive que la succession indéfinie de l’unité rajoutée à elle-même, sans que cette dernière n’en soit pour autant altérée. Selon un autre symbolisme, ar-Rahmân est comme le métier à tisser entre les deux mains du Tisseur et sur lequel repose tout Son ouvrage. Ar-Rahîm est comme la trame sur laquelle est tissé le motif constitué des différentes couleurs qui, reliées entre elles, participent à la manifestation d’une réalité beaucoup plus vaste, qui n’est autre que l’actualisation permanente du désir de Dieu de Se faire connaître.

 

La nature qui nous entoure témoigne de l’attitude spirituelle à laquelle l’homme devrait préalablement adhérer, et qui consiste à accepter et à suivre la volonté de Dieu dans chaque instant. En effet, la nature n’a pas à proprement parler de véritable initiative. Elle est totalement soumise aux lois que Dieu a prédéterminées pour elle. La beauté et la simplicité de la nature tiennent au fait que, bien qu’elle ne connaisse pas la sentimentalité, ni la révolte qui en découle, elle témoigne de véritables sentiments, en manifestant les plus beaux Noms de Dieu: le Tout Miséricordieux (ar-Rahmân) S’y révèle par l’existence même de toute chose, le Très Louangé (al-Hamîd) dans l’invocation permanente des oiseaux, le Très- Généreux (al-Karîm) à travers le soin des animaux pour leurs petits et le respect de ceux-ci à l’égard de la hiérarchie, le Vivificateur (al-Muhyî) dans les bénédictions d’une pluie bienfaisante, le Très Contraignant (al-Qahhâr) à travers un soleil accablant ou dans une tempête terrifiante, le Patient (aç-Çabûr) dans la stabilité des arbres. Toute chose dans la Création Le glorifie et chante Sa louange : « Les sept Cieux et la Terre et ceux qui s’y trouvent célèbrent Sa gloire. Et il n’existe rien qui ne célèbre Sa gloire et Ses louanges. Mais vous ne comprenez pas leur façon de Le glorifier. Certes Il est Indulgent et Il pardonne sans cesse. »

 

Ces innombrables témoignages de la présence de Dieu ne sont pas donnés par la nature pour elle-même, mais à l’attention d’une conscience qui peut les comprendre et surtout les réaliser, tout comme l’ensemble de la Création les réalise « naturellement ». Telle est l’autre station spirituelle fondamentale que la nature nous témoigne. Cependant, cette station ne peut être atteinte, en ce qui concerne l’homme, qu’à partir d’une véritable initiative, d’un effort et d’une tension spirituelle de chaque instant, et par l’abandon confiant à Dieu, sans l’aide de Qui rien n’est possible. En cela réside l’unique bien fondé du libre-arbitre que Dieu a confié a l’homme. Il nous revient d’utiliser ce dépôt de confiance pour retrouver en nous-mêmes les Qualités qu’Il y a déposées, et qui sont celles que nous tenons d’Adam (‘alayhi-s-salâm), le premier homme et le premier prophète, qu’Il a créé « selon Sa Forme ».

 

C’est en effet par la révélation que Dieu appelle l’homme à accepter et à comprendre le sens véritable de sa vie. La création elle-même peut être envisagée comme une révélation, et la nature comme le lieu de la manifestation des symboles qui sont tous rattachés à la Vérité. C’est par les symboles que l’homme peut passer du mental à la spiritualité et ainsi accéder à la compréhension profonde qui devient synonyme de réalisation spirituelle et de Connaissance, et c’est la Révélation qui délivre les clefs nécessaires à leur lecture. « En vérité, dans la création des Cieux et de la Terre et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour ceux qui sont doués d’intelligence, qui, debout, assis, couchés sur leur côté, invoquent Dieu et méditent sur la création des Cieux et de la Terre, en disant : “Notre Seigneur ! Tu n’as pas créé cela en vain. Gloire à Toi ! Garde-nous du châtiment du feu.” »

 

Pour le croyant, le monde créé par Dieu est comme un Livre ouvert où il peut lire les signes du Créateur, et Le contempler à travers les voiles qui le protègent de la vision brutale de Son incommensurabilité, permettant un processus de purification qui le ramène progressivement vers la Source surabondante, Origine de toutes choses. La seule contemplation de la nature comme support de la réalisation spirituelle n’est, bien entendu, pas suffisante pour les hommes de la fin des temps que nous sommes. La nécessité d’un cadre religieux qui dispense le secours plus direct des bénédictions divines n’est pas à démontrer, mais doit être pratiqué rigoureusement, avec la conscience aiguë du but à atteindre et une sincérité identique à celle de la nature soumise.

 

Il faut rappeler aussi que, pour la Tradition islamique comme pour les autres Traditions orthodoxes, la Création de Dieu ne se limite pas au cosmos, c’est-à-dire au monde physique dont la science moderne a fait son objet d’étude exclusif. La Création comporte un nombre illimité de niveaux de réalité, hiérarchisés en fonction de leur degré de proximité à Dieu et de leur degré de transparence métaphysique.

 

Ainsi le monde physique est-il situé en dessous des degrés du monde psychique, habité par les êtres que l’on nomme « djinns », terme qui évoque l’idée de ce qui est caché, invisible. Ces deux mondes constituent les degrés du monde formel. Au-dessus d’eux, s’étagent les degrés du monde informel, celui des réalités d’ordre intellectuel et spirituel, qui est peuplé par les anges. L’être humain est justement la créature qui participe à tous les mondes, puisqu’il est à la fois corps, âme et esprit.

 

Dieu crée l’homme pour l’investir d’une responsabilité particulière dans la Création. Selon les mots mêmes du Coran, « ton Seigneur confia aux anges : “Je vais établir sur la Terre un représentant (khalîfa).” Ils dirent : “Vas-tu y placer quelqu’un qui y mettra le désordre et y répandra le sang, quand nous sommes là à Te sanctifier et à Te glorifier ?” Dieu dit : “En vérité, Je sais ce que vous ne savez pas !” » Dieu connaît en effet le mystère de l’homme, qui seul dans la Création est capable de se déplacer le long de l’échelle verticale des états multiples de l’être, de monter vers Dieu, mais aussi de descendre et de s’éloigner de son Créateur.

 

Dieu crée l’homme selon la fitrah, la nature spirituelle originelle. L’homme est ainsi créé « selon la forme du Miséricordieux », c’est-à-dire qu’il a la possibilité de réaliser l’ensemble des Qualités divines. Sa position au sein de la Création n’est pas celle de la meilleure des créatures, mais la position de celui qui est, par sa constitution même, le dépositaire élu de tous les Noms (al-asmâ’ kullahâ) ou Qualités universelles qui appartiennent à Dieu. « Et Il enseigna à Adam tous les noms », poursuit le Coran.

 

L’homme est placé dans la Création

Il revient à l’homme d’accomplir avec soumission et conscience cette destinée, et d’user du libre-arbitre inhérent à sa propre nature, pour exercer l’effort spirituel nécessaire dans l’oeuvre d’adoration, qui le conduira, in-shâ’Allâh, si Dieu le veut, à la sainteté et justifiera pour un temps encore, l’existence du monde, qui n’a été créé et ne subsiste que pour cela. C’est en retrouvant en nous-mêmes notre fitrah, notre « nature » spirituelle originelle, grâce à la contemplation des symboles de Dieu dans la nature et avec l’aide et la pratique de la Révélation, que, à défaut de changer le monde, nous élèverons notre esprit au-dessus de nous-mêmes (comme le dis un saint musulman du 20ème siècle), changeant ainsi notre façon de voir le monde, pour y trouver uniquement Celui qui, Seul, est.

 

Pour illustrer les considérations qui précèdent, et qui pourraient paraître un peu trop « théoriques » ou trop métaphysiques, je voudrais vous rendre compte d’un débat auquel j’ai assisté.

 

J’écoutais, il y a quelque mois, une émission radiophonique diffusée le vendredi après-midi par France-Culture, que vous connaissez peut-être, et qui s’intitule « Science publique ». La question du jour était : « Vivons nous une extinction massive des espèces ? »

 

L’émission était animée par plusieurs éminents scientifiques, membres directeurs du département écologie et biodiversité du Muséum d’histoire naturelle, du CNRS et du Comité français de l’UICN (l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature). Le propos a tourné principalement autour de l’impact de l’activité humaine sur l’environnement, et plus particulièrement de son influence sur la disparition massive des espèces. Si pour les uns, la disparition des espèces semble une évidence dramatique constatée jour après jours, pour les autres, cette même évidence serait relativisée par l’apparition de nouvelles espèces qui compense ces disparitions, comme cela se serait déjà produit dans des phases antérieures de l’histoire.

 

La discussion entre les différents intervenants a mis très rapidement au jour, pour les auditeurs, une controverse concernant la manière de lire et d’interpréter les observations scientifiques faites par les uns et les autres au cours de ces dernières années, ainsi que la manière de confronter ces observations aux conclusions provisoirement (dans l’état actuel des connaissances) tirées par la science moderne, pour expliquer ce qui se serait produit tout au long des cinq cent millions d’années qui se seraient écoulées jusqu’à présent. Nous serions donc en train d’assister, d’après certains de ces spécialistes, à la sixième occurrence de ce phénomène d’extinction massive des espèces, dans l’histoire de notre planète. Un certain consensus semble s’être néanmoins dégagé sur le plateau de l’émission en ce qui concerne la cause immédiate de cette sixième occurrence, cause qui pourrait principalement avoir son origine dans la dégradation du milieu naturel résultant de l’accroissement de l’activité humaine, elle-même à son tour conséquence de l’accroissement exponentiel de la population mondiale et des besoins qui lui sont inhérents en terme d’espace, de ressources alimentaires et d’énergie.

 

Plusieurs arguments sont avancés dans ce contexte. Le premier repose sur le postulat selon lequel, je cite, « l’extinction, la disparition d’une espèce est un phénomène « normal » tout comme la mort pour un individu est un phénomène naturel, c’est ce que l’on appelle communément l’évolution. » Ce premier argument s’appuie sur des données statistiques qui évalueraient à cinq millions d’années l’espérance de vie moyenne pour une espèce. Pour les tenants de cette théorie « le fait qu’il y ait à notre époque une intensification du processus d’extinction, lié aux activités des sociétés humaines ou au « succès » de l’espèce humaine si, je cite, « l’on préfère prendre les chose sous cet angle plus positif», n’est absolument pas douteux. »

 

Un deuxième argument, largement plus alarmiste, met l’accent sur l’accélération de ce processus d’extinction auquel nous assistons qui veut, je cite, « qu’antérieurement on assistait, par exemple, à l’extinction d’une espèce d’oiseaux par siècle alors que maintenant il s’agit d’une extinction par an, et cela augmente en fréquence. De même, une plante disparaissait naturellement tous les vingt cinq ans pendant les quatre cent millions d’années passées alors que maintenant il en disparaît cinq par jour, et nous ne sommes qu’au début du processus. » Nous assistons également à la prise de conscience actuelle de, je cite, « l’interdépendance du milieu avec les espèces et avec l’espèce humaine, et du fait qu’on a considéré jusqu’à présent que l’on pouvait exploiter la nature à outrance. On se rend compte à présent qu’il va falloir vivre d’une autre manière, c’est-à-dire, plus du tout, comme le disais un astronaute américain confiné dans une capsule autonome, face à une nature qui serait infinie mais que l’on est dans un jardin qu’il va falloir cultiver de la meilleure manière qui soit. »

 

Un autre argument entend faire remarquer que l’échelle de temps humaine et celle de l’évolution des espèces est sans commune mesure, et que l’on ne peut donc pas apprécier réellement et comparer les phénomènes antérieurs d’extinction qui furent suivis chaque fois, et à cinq reprises, d’après les scientifiques, d’une restauration de la biodiversité. Selon les paléontologues, ces phénomènes étaient dus à des cataclysmes géologiques qui se seraient étalés sur plusieurs millions d’années, à la différence du phénomène que nous connaissons actuellement. L’espèce humaine en aurait l’entière responsabilité, et elle devra impérativement y remédier sous peine de sa propre extinction.

 

Un quatrième argument tourne autour de l’écologie et du désormais fameux « pacte écologique » qui a été signé par la plupart des candidats à la dernière élection présidentielle. L’écologie serait, je cite l’un des intervenants, « jusqu’à aujourd’hui, une notion rejetée et malmenée par la communauté scientifique parce qu’elle est devenue une notion plus politique et sociale, et qu’elle irait surtout à l’encontre des intérêts économiques et politiques défendus jusqu’à présent par la science officielle. On a eu tendance, culturellement, dans les sociétés occidentales, à mettre la nature d’un côté et l’homme de l’autre, parce que l’on a considéré que ce dernier ne faisait pas partie de la nature. Les effets négatifs du succès de l’homme sont tels qu’il devrait se retourner contre lui-même pour y remédier, et que, par ailleurs, il serait urgent de convaincre l’ensemble des gens que l’on appartient à la nature. Tout cela n’a pas empêché que la culture soit apparue au sein de l’espèce humaine et qu’elle soit dans une large mesure une spécificité humaine, même si, aujourd’hui, on commence à parler aussi de plus en plus d’une culture animale pour beaucoup d’autres primates. Le fait d’appartenir à la nature n’interdit pas d’être conscient de toutes les particularités culturelles, philosophiques et éthiques qui sont le propre de l’homme. Au contraire, c’est précisément parce que l’on a cette capacité de nous projeter dans le futur et de développer des philosophies, des religions et de l’éthique, que l’on doit assumer nos responsabilités par rapport à cette nature qui est aussi la nôtre. C’est une façon de s’enraciner dans la terre, sur notre planète terre. » Et de poursuivre : « On a été élevé depuis deux mille ans dans l’idée que l’homme était le centre du monde alors qu’il ne l’est aucunement car il vit dans un milieu et, s’il le démolit, il va y passer avec ! Actuellement, on est obligé de repenser les problèmes et donc toute notre culture est remise en question ! Actuellement, les intellectuels, les gens qui se prétendent savants ne le sont pas ! Ils ne se rendent pas compte du changement radical, c’est un peu une révolution copernicienne qui a considéré, à un moment, que la terre n’était plus au centre de l’univers ! L’homme, lui non plus, n’est pas au centre de l’univers naturel ! Il faut donc considérer que l’on vit avec les animaux, avec les plantes, et que si l’on n’arrive pas à vivre avec eux, et bien, l’on mourra et disparaîtra avec eux ! »

 

Dans la seconde moitié de l’émission, une place a été faite aux interventions et aux questions d’auditeurs. L’un d’eux a ainsi notamment fait la remarque somme toute très logique, que c’est parce que l’homme est une espèce un peu particulière, capable d’analyser, qu’il a bâti cette théorie de l’extinction des espèces. A notre place, une autre espèce qui n’a pas ce degré de conscience, participerait à l’évolution sans se poser de questions. La réponse apportée à cette remarque a été : « Il y a eu des phénomènes comme ça. Quand l’espèce va trop loin elle dégrade son milieu et doit être rappelée à la raison. Simplement, dans le cas de l’espèce humaine il s’est passé quelque chose d’un peu particulier : on a triché. On vit sur des ressources qui ont été accumulées pendant des milliards d’années, et nous dépensons, en une seule journée, ce qu’il a fallu des milliers et des milliers d’années pour se constituer. » Un autre intervenant répond : « On s’est qualifié d’homo sapiens : il va falloir le prouver. C'est-à-dire, est-ce que nous sommes vraiment savants, est-ce qu’on est capable d’être autre chose que des animaux, par exemple des lemmings, qui tous les cinq ans vont se jeter dans l’eau pour s’y noyer ? »

 

A un autre auditeur qui insiste sur la normalité de l’extinction des espèces, conséquence naturelle de l’évolution, on lui répond : « C’est vrai que l’extinction, tout comme la mort, est un phénomène naturel. Mais si je meurs à deux ans parce que je me fais écraser par une voiture, est-ce que c’est naturel ? En effet les espèces doivent disparaître tout comme nous devons mourir mais plus on meure tard mieux c’est. Qu’un phénomène soit naturel dans son essence est une chose, le fait qu’il soit amplifié artificiellement par l’espèce humaine qui lui donne des proportions qui ne sont plus naturelles en est une autre. » Et l’animateur de l’émission de poursuivre : « Mais c’est vrai qu’aujourd’hui il y a un petit climat dans lequel on a l’impression que la mort devient quelque chose qui est liée à une erreur de notre part et non plus à un phénomène naturel. » Ce à quoi l’un des intervenants répond qu’il y a un phénomène naturel de disparition des espèces mais à l’heure actuelle nous provoquons la situation qui fait que nous nous mettons en danger par des activités inconsidérées d’exploitation et par l’impact qu’elles ont sur l’environnement.

 

L’animateur poursuit en lançant l’idée que le phénomène naturel serait qu’il y eût des apparitions d’espèces nouvelles, et il demande si s’est bien le cas actuellement. Il lui est répondu que les apparitions d’espèces s’enregistrent sur des périodes qui sont de l’ordre du millier d’années, et actuellement on fait plutôt des découvertes d’espèces que l’on n’avait pas encore répertoriées. « Des espèces apparaissent et disparaissent et suivant cette théorie il n’y aurait donc pas un capital qui se réduit contrairement à ce que l’on dit » fait remarquer un des participants. « Il n’en est rien », dit un second, « car en fait ce capital se réduit de manière drastique actuellement», et d’après un troisième, « comme il a pu augmenter dans le passé, cela compense le phénomène actuel.» Le mécanisme de l’évolution c’est quand même quelque chose qui transforme et qui n’appauvrit pas forcément affirme l’animateur. Il poursuit en disant qu’il y a eu des périodes d’expansion du nombre d’espèces, surtout après les crises d’extinction, comme par exemple celle des dinosaures, et qu’ensuite nous avons récupéré le déficit d’espèces. Actuellement, l’homme serait responsable de l’intensification du processus d’extinction des espèces en laissant peu d’espace à l’apparition de nouvelles espèces, si ce n’est de façon pathologique, comme le montre notamment l’exemple des invasions biologiques de certaines espèces qui apparaissent et se mettent à pulluler parce que l’on a dégradé complètement l’écosystème dans lequel nous vivons. On voit donc émerger des choses nouvelles, mais qui ont un caractère pathologique et négatif vis-à-vis de l’espèce humaine. De même, dans le domaine des micro-organismes où l’on a appris à lutter contre les agents pathogènes mais avec un mauvais usage des antibiotiques, entre parenthèses, eux-mêmes produits de la biodiversité naturelle. On se trouve ainsi exposé aujourd’hui à l’action d’agents pathogènes hyper virulents et hyper résistants à tous ces antibiotiques. Là, effectivement il y a de la novation, et même éventuellement nouvelles espèces, mais devons-nous nous en réjouir pour autant ?

 

**********************************************

 

L’animateur propose, après le constat, d’aborder les solutions possibles pour remédier aux déséquilibres. D’après l’un des intervenants : « les solutions existent bien. Les seuls obstacles sont d’ordre sociopolitique. » Il donne l’exemple d’une explication qui pourrait être fournie aux Chinois, et qui consisterait à leur dire : « qu’il n’existe pas de droit systématique à ce qu’ils possèdent tous des voitures susceptibles de polluer et de détruire la planète. » « Le problème, poursuit l’animateur, est qu’on ne peut en toute logique empêcher les Chinois de conduire. Quelles sont donc les actions raisonnables qui pourraient être entreprises ? » On lui répond : « qu’il faudra considérer le problème de la surpopulation qui doit être régulée très rapidement, qu’il faut que l’on change rapidement nos modes de production et de consommation, et que les problèmes d’environnement et de biodiversité soient au cœur de nos politiques. Il y a des actions que l’on peut entreprendre spécifiquement sur la biodiversité par la création de réserves naturelles, ainsi que par des plans de protection et de sauvegarde des espèces menacées, s’accompagnant d’un renforcement des moyens dédiés à l’application de ces politiques. Ces politiques sont, en France, coordonnées par le Ministère de l’environnement, qui représente pour l’instant l’avant-dernier budget de l’État. On ne peut pas continuer à protéger les espèces et les milieux naturels si l’on ne modifie pas la cause des dégradations. Cela implique donc un effort également très important d’intégration des enjeux de la biodiversité dans toutes les grandes politiques publiques : urbanisme, agriculture, transport, tourisme. »

 

Un autre intervenant poursuit : « Si les pays occidentaux ne donnent pas l’exemple, il n’y a aucune chance que le relais soit pris par les pays du sud où les problèmes en terme d’extinction des espèces sont aussi important que ceux de leur propre développement. Il est impératif que l’on remette en cause nos propres types de développement, et cela passe par l’éducation : faire comprendre que l’on est tous en interaction les uns avec les autres, à la fois au niveau de l’espèce humaine, mais aussi par rapport aux autres espèces. C’est assez facile à faire comprendre à des enfants. Il faut poser clairement les problèmes qui relèvent de ce que l’on appelle aujourd’hui le développement durable, c’est-à-dire rendre compatibles entre eux l’aménagement intelligent du territoire, la sauvegarde du patrimoine naturel, du patrimoine culturel et les conditions de développement d’une vie humaine saine. En impliquant l’ensemble des citoyens, on pourra ainsi mobiliser l’ensemble des acteurs de cette crise de l’extinction dont on parle, et agir sur un levier plus important. »

 

L’animateur de l’émission dit « qu’on ne voit actuellement aucun modèle de société qui ait fait cet effort, même si l’on connaît les modes de développement économique du passé. Si la campagne électorale à laquelle on assiste parle de croissance, c’est davantage dans un but supposé de réduction du chômage, mais elle ne donne pas l’impression d’être dans la perspective de ce qui vient d’être évoqué. On ne voit pas très bien d’ailleurs quel modèle de société intègrerait les contraintes dont on vient de parler et surtout on ne voit pas très bien ce que ce modèle donnerait en terme de mode de vie. » Un des intervenants rétorque que « c’est comme si l’on était dans un véhicule lancé à grande vitesse et qu’on veuille en même temps faire marche arrière. Tout le monde ne pense qu’au progrès. Nous avons été élevés en prenant comme référence le siècle des lumières, c’est-à-dire dans une conception du progrès, qui s’est poursuivit ensuite par le marxisme et par la vision progressiste française. Par conséquent, l’écologie est une science subversive, puisque, au lieu d’aller vers le développement, elle aboutit au constat selon lequel il va falloir s’arrêter un jour et faire les comptes, ce qui n’est certes guère réjouissant. Tant que la nature avait des réserves on pouvait dépenser sans compter, mais maintenant on arrive au bout du chemin et il va falloir effectuer une révolution complète, pas seulement sociale mais aussi dans les mentalités. C’est sans doute difficile ; c’est sûrement un tout autre mode de vie mais dans ce « malheur » je pense qu’il y a une vertu : celle de la pédagogie de la catastrophe. Au fur et à mesure qu’arrivent les problèmes, de plus en plus de gens se rendent compte qu’on ne peut pas continuer indéfiniment comme cela et que l’on ne peut pas dépenser indéfiniment plus que ce que l’on gagne. Ayons l’intelligence de prendre dès à présent les mesures nécessaires pour vivre le moins mal possible ce changement de mode de vie. » Un autre intervenant poursuit : « pour moi, cette crise de la biodiversité est une chance, pour l’espèce humaine, de se remettre en cause et de s’interroger sur sa dimension d’espèce sage, raisonnable, capable de penser le futur pour ses enfants et petits-enfants. Oui, l’espèce humaine est capable du meilleur. On savait déjà qu’elle était capable du pire, comme elle est en train de le démontrer tous les jours un peu plus, mais elle est malgré tout aussi capable du meilleur. Donc, tout cela dépend de nous ! Sommes-nous réellement capables, oui ou non, de comprendre la leçon ? Je pense pour ma part que la réponse finira par être oui. Mais la question est : combien de catastrophes faudra-t-il pour agir, pour réagir enfin ? »

 

L’animateur évoque alors de nouveau le point de vue de la science devant ces phénomènes, qui consiste à dire que : « somme toute, tout cela n’est pas bien grave, et que l’on va finalement mettre tout le patrimoine naturel dans des sortes d’arches de Noé génétiques. Ainsi, si la biodiversité n’existe plus à l’instant présent, elle pourra toujours être reconstituée lorsque « les choses iront mieux » dans le futur, ou quand on aura trouvé un moyen d’exploiter ce patrimoine préservé. » Il demande ce qu’en pensent ses invités.

 

« J’ai entendu - répond l’un d’eux - des gens de la communauté scientifique dire, dans le même ordre d’idée, que pour éviter les problèmes de pollution sur terre on partira sur Mars. En fait la seule solution réaliste selon moi, c’est celle de changer rapidement de mode de vie. Ce n’est pas un seul pays qui peut prendre seul une telle décision et avoir une influence sur l’ensemble de la planète. On voit, par exemple, les difficultés qu’ont les 25 membres de l’Europe pour s’entendre sur les grands sujets. Peut-on raisonnablement nourrir l’espoir que l’humanité puisse avoir cette prise de conscience simultanée et généralisée ? S’il s’avère exact que l’on va vers une catastrophe, ce ne sera pas seulement une catastrophe au niveau de la biodiversité mais aussi une catastrophe économique et sociale car on ne connaît pas de crise écologique qui ne soit, en même temps, une crise économique et sociale, c’est-à-dire une crise dont le coût est élevé pour les gens qui vivent notamment dans des pays dits pauvres et où la biodiversité va continuer de s’effondrer. Ils vont être de plus en plus pauvres, la catastrophe sera de plus en plus grande. Certes, on ne peut se prononcer pour l’ensemble de la planète, mais on voit bien que lorsque les problèmes deviennent cruciaux, l’homme est capable de réagir. La seule incertitude repose sur « l’addition » qu’il faudra payer quand on va réagir. Quand on va droit dans le mur, il ne suffit pas de dire qu’on avait un développement qui n’était pas durable et que désormais, hop ! on tourne la fiche et on fait du développement durable sans rien changer. Ce n’est pas comme ça que cela va devenir durable. » Fin de citation.

 

Tout d’abord, veuillez m’excuser d’avoir restitué ici presque intégralement les propos des différentes personnes qui ont participé, à divers titres, à cette émission, au risque d’avoir un peu alourdi la teneur de mon intervention. Je souhaitais, en fait, qu’apparaissent d’elles-mêmes la complexité et la complémentarité générale des arguments qui structurent le thème qui nous est aujourd’hui proposé. Par ailleurs, je souhaitais qu’apparaissent aussi la confusion et l’inquiétude grandissantes, à rebours de toute paix intérieure, qui règnent dans la mentalité de notre époque toujours plus troublée. Cela dit, nous ne commenterons pas directement les différents arguments et propositions énoncés lors de cette émission. En effet, un grand nombre de questions concernant le diagnostic et les causes nous semblent là mal posées, de même que les solutions proposées nous semblent presque enfantines et totalement dérisoires parce qu’elles sont coupées de la vraie Connaissance autant que de la conscience de la véritable nature des choses qui en découle.

 

Ces arguments permettent, néanmoins, de mettre en évidence le fait que les contradictions qui apparaissent dans la manière d’énoncer certains d’entre eux, devant la gravité de la crise que le monde connaît aujourd’hui et que nous pouvons tous constater, proviennent davantage de préjugés, eux-mêmes issus d’une mentalité et d’une forme d’éducation spécifiques, que de l’expression consciente et délibérée d’une quelconque malhonnêteté intellectuelle chez les différents intervenants de l’émission. Ceux-ci semblent, pour la plupart, sincèrement animés de la bonne intention de vouloir remédier aux problèmes évoqués, mais semblent aussi totalement démunis pour y parvenir. Devant la manifestation patente d’une certaine impuissance face à la complexité supposée des problèmes et à la naïveté de telles bonnes intentions – intentions dont, suivant les Evangiles, l’enfer est pavé –, force est de constater, à la lumière des enseignements de la Tradition dans son mode d’expression islamique que nous avons exposés au début de notre intervention, que nous sommes, en définitive, en présence d’un des effets du renversement des rapports qui lient normalement l’homme à la création divine.

 

Ce renversement éloigne l’homme de la véritable Connaissance, dont nous venons de parler, et qui lui permettrait tout d’abord de suivre une démarche simple consistant non pas à se demander, comme le dit l’un des intervenants, s’il est en fin de compte « aussi savant qu’il pourrait le penser », mais à se demander plutôt s’il n’est pas plus savant qu’il ne pense, et s’il n’aurait pas en fait, par oubli et par mauvaise habitude, remplacé cette Connaissance intellectuelle par un savoir empirique tout extérieur. Autrement dit, l’homme n’a t’il pas substitué totalement ce savoir extérieur à la véritable spiritualité qui est, rappelons-le ici, le sommet dans la hiérarchie de son architecture intime constituée par l’esprit, l’âme et le corps.

 

Alors qu’est posée plus haut la question de ce que serait une société adaptant son mode de vie aux nécessités impératives qui se font jour actuellement sur le plan environnemental, on perd de vue le fait que la transmission de la connaissance traditionnelle enseignée depuis toujours par toutes les traditions religieuses et métaphysiques orthodoxes, a toujours permis, tant qu’elle était comprise, acceptée et suivie par le plus grand nombre, chacun à son niveau, la pratique équilibrée d’un mode de vie relativement harmonieux grâce à l’actualisation d’une sagesse vivante, au moins jusqu’à une époque, somme toute, assez récente. La conscience de cette architecture intime de l’homme et la pratique de cette sagesse traditionnelle n’ont jamais compromis, comme ils le sont aujourd’hui, les grands équilibres fondamentaux.

 

C’est ce qu’exprime, d’une manière particulièrement claire, cette citation tirée du livre « l’Islam intérieur », au chapitre intitulé « La Religion naturelle », écrit par le Shaykh ‘Abd al-Wâhid Pallavicini, maître spirituel contemporain dans une confrérie contemplative islamique : « - On ne peut pas accuser la Tradition judéo-chrétienne d’avoir provoqué la détérioration de l’environnement dans lequel nous vivons, car ce ne sont certainement pas les traditions divines qui peuvent provoquer quelque dommage ou quelque crise que se soit. Ce sont seulement les hommes, justement parce qu’ils ne sont plus religieux, parce qu’ils ne sont plus de véritables juifs, de véritables chrétiens ou de véritables musulmans, qui provoquent de telles aberrations. Les hommes se cachent même parfois derrière les religions pour les accuser d’avoir fomenté les guerres du passé ou de fomenter celles du présent. Ce qui a été dit pour l’écologie vaut aussi pour les idéologies pacifistes modernes : en effet, ces dernières aussi abordent le problème de l’extérieur, en prétendant réaliser une paix en dehors de la préalable et nécessaire soumission à la Loi divine (rappelons au passage que le mot islam évoque très précisément la Paix et la soumission), soumission qui comporte par elle-même la Paix, mais qui, selon les paroles du Christ, « n’est pas comme la donne le monde. » »

 

En effet et en fin de compte, tout se passe comme si l’on assistait, plus particulièrement depuis ces cinq derniers siècles, à la transposition, à l’échelle du monde et de l’humanité, de l’aggravation continuelle de ce que l’on appelle aujourd’hui, surtout dans le monde occidental, la « crise d’adolescence » d’un individu qui rejette l’expérience intellectuelle et l’enseignement de la sagesse transmise par ses prédécesseurs, sous le prétexte qu’il devrait, au nom d’un humanisme individualiste, faire sa propre expérience, découvrir une sagesse et une connaissance et accéder à une paix qui viendrait de nulle part et qu’il s’approprierait d’une manière arbitraire. Il s’agirait donc d’une nouvelle sagesse qu’il faudrait à tout prix inventer et vérifier seulement par le biais de l’expérience sensible, dans l’intervalle limité de sa propre existence et ce, sans avoir la garantie que cette existence ne soit gâchée par une orientation inappropriée, dont les conséquences catastrophiques étaient pourtant prévisibles intellectuellement et spirituellement dès le départ. Une telle démarche voudrait injustement priver, au nom de la théorie du chaos et du hasard, la personne de sa possibilité d’atteindre dans sa propre vie, par des chemins providentiels empruntés avant lui avec succès par les prophètes et les saints, au vrai bonheur résidant dans la réalisation de la plénitude de ses possibilités qui s’identifient avec la Connaissance totale.

 

De fait, s’il existe bien une Connaissance qui appartient en propre à chaque être, ce n’est pas en vertu du fait que cet être est un individu, mais plutôt parce qu’il est une personne, au sens étymologique du terme (« laissant passer le son »), qui est faite à l’image et à la ressemblance de Dieu, Seul véritable détenteur de l’Etre dont nous tirons tous notre réalité. Dieu est aussi le véritable et l’unique détenteur de la Connaissance qu’Il peut, Lui seul, nous dispenser, selon des modes qui nous sont propres et qu’Il a voulu pour nous. Cette Connaissance, nous avons tous, en principe, la capacité ontologique de la recevoir et de la réaliser grâce aux enseignements transmis par les différentes révélations prophétiques qui se sont périodiquement succédées depuis l’origine de l’humanité.

 

Un peu plus loin dans le même chapitre de son livre, le Shaykh ‘Abd al-Wâhid Pallavicini poursuit : « Chaque Révélation est une nouvelle création qui redonne à la nature déchue sa dignité originelle, au moins relativement à celui qui bénéficie d’une telle Révélation. Ainsi, si tous les hommes étaient vraiment religieux, les prétendus problèmes écologiques cesseraient par là-même « objectivement ». Ceux-ci, en réalité, bien loin de constituer quelque chose de purement matériel, sont comme l’extériorisation du manque de pureté de l’homme déchu. D’autre part, le « purisme » auquel aspirent les écologistes est seulement apparent et luciférien : la vraie pureté se trouve dans la transparence des symboles, et la Révélation accorde justement la capacité de bénéficier de nouveau des réalités naturelles en tant que « vestiges de Dieu », selon l’expression de Saint Bonaventure. L’idéal des écologistes, bien au contraire, s’éloigne de la transparence des archétypes encore plus que ne s’en éloigne un monde pollué dans lequel subsiste néanmoins les signes évidents du paradis perdu et de la lutte entre des tendances opposées. »

 

Notre propos n’est justement pas d’opposer deux points de vue qui seraient, d’un côté, celui de la science moderne finissant par se poser la question de savoir si elle est une véritable science et, de l’autre côté, le point de vue des religions qui semblent de prime abord affirmer péremptoirement des vérités qu’elles nous demandent d’accepter sans réflexion, sans approfondissement. Il ne s’agit pas non plus de chercher à établir une complémentarité qui serait totalement artificielle, en situant ces deux points de vue sur un plan identique, ni de faire la promotion du « retour en arrière », motivée par la nostalgie d’une époque passée. Il s’agit au contraire de vivre l’actualité de la revivification spirituelle permanente qui s’accomplit à chaque instant dans le monde par la présence du sacré qui est en lui, et qui redonne à l’homme la compréhension du sens véritable de sa propre existence et de celle du monde.

 

C’est, en effet, par une véritable concentration de notre attention sur les enseignements de la sagesse traditionnelle éternelle et par la contemplation de leur réalisation déjà accomplie dans la création, dont notre vie quotidienne est un des éléments constitutifs, que notre réflexion, qui caractérise l’homme en tant que tel, trouve sa pleine capacité mais aussi sa propre limite ! Approfondir ces enseignements tout en pratiquant assidûment la Tradition sacrée, voilà qui peut nous amener à l’acquisition, avec l’aide de Dieu, de la Connaissance authentique qui dépasse la raison et la réflexion qu’elle illumine. Elle ne saurait admettre aucun doute ni aucune limite, car cette Connaissance est une, totale et vraiment infaillible. Elle est tout cela, car supra humaine ! Elle n’est pas un produit de l’invention de l’homme qui, comme le disait plus haut l’un des scientifiques, serait capable, je cite, « ... de développer des philosophies, des religions et de l’éthique. »

 

Pourtant, seule une infime partie de cette Connaissance représente cette faculté d’anticipation qui permet à l’homme de savoir, dans son interdépendance avec le reste de la création, s’il prend le bon ou le mauvais chemin, pour lui et pour ses descendants. Encore faut-il qu’il fasse preuve d’une véritable intelligence pour le reconnaître en acceptant de mourir à ses préjugés. Encore faut-il aussi qu’il en soit encore temps pour cette humanité qui semble se précipiter vers l’eschatologie de la fin des temps. Les constats mentionnés précédemment dans le cadre de cette émission radiophonique nous le montrent, même s’ils ne constituent qu’une partie des signes annonciateurs de l’imminence de l’eschatologie universelle.

 

Cette eschatologie est « prévue » par les Traditions religieuses et spirituelles authentiques depuis le début, car elle est dans la nature des choses. Elle est le symbole de notre eschatologie personnelle, le symbole de cette eschatologie qui nous a été assignée au début même de notre existence et a été assignée de la même façon au monde. Sa prise en compte ne doit pas nous pousser par désespoir à aller, comme les lemmings, nous noyer en masse. Tout au contraire, elle est l’aiguillon qui devrait nous pousser à vivre pleinement notre destinée de créature faite à l’image et à la ressemblance de Dieu, créature confiante et reconnaissante qui essaye patiemment de percevoir, à travers le prisme des formes éphémères des apparences, l’expression même de la Connaissance divine. Cette Connaissance, dont nous parlons tant ici, qui est la source inépuisable dont sont issus tous les différents degrés de réalité, donne à l’existence sa raison d’être. Dieu Se connaissant Lui-même a désiré se faire connaître, (nous avons débuté cette intervention par cette sainte tradition), c’est par Sa Connaissance seulement qu’il nous est donné de réaliser notre destinée ontologique, celle d’en être les témoins et les dépositaires privilégiés qui sauront, de surcroît, cultiver à nouveau, comme il se doit, le jardin de Dieu, et bénéficier de ses fruits dans la justice.

 

C’est à ce prix que, faute de pouvoir arrêter le processus inéluctable de l’eschatologie, qu’elle soit universelle ou personnelle, chacun d’entre nous pourra, si Dieu le veut (in-shâ’Allâh), utiliser le temps qui lui est imparti pour s’efforcer de reprendre conscience, grâce aux enseignements transmis par nos diverses traditions orthodoxes, de notre nature réelle de créature faite à l’image et à la ressemblance de Dieu et du rôle de représentant de Dieu que nous avons à jouer dans la Création. Peut-être éviterons-nous ainsi de nous laisser entraîner vers l’abîme d’une angoisse existentielle fondée sur l’incertitude qu’offre une science humaine qui n’a pas pu, et ne pourra jamais à elle seule, préserver la Nature dans la Création de Dieu, ni garantir la paix en nos coeurs et encore moins la paix entre nous tous. Car Lui seul est le Seigneur des mondes, Lui seul détient les clefs de l’avenir, Lui seul est la vraie Paix, cette Paix éternelle qui est promise aux hommes de bonne volonté.

 

Que la paix de Dieu soit sur vous ainsi que Son salut et Ses bénédictions.

 

Abd ar-Rashid Bossa