la connaissance de Dieu

comme but de l’existence humaine


A l’approche du troisième millénaire, la phrase la plus répétée est celle de Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Nous pourrions être d’accord avec cette affirmation, si elle n’entendait pas exclure le fait que les précédents siècles, eux aussi, n’auraient pas « été » s’ils n’avaient pas été religieux, parce que la religion est la seule raison de l’existence de ce monde, comme de la présence de l’homme sur cette terre.

 

Une tradition, dans laquelle Dieu Lui-même parle au Prophète (sur lui la Paix et la Bénédiction de Dieu), dit : « J’étais un trésor caché. J’ai voulu être connu et J’ai créé le monde ». A la différence des tendances actuelles qui voudraient un dieu fait à la mesure de l’homme, les chrétiens orthodoxes disent : « Si Dieu s’est fait homme, c’est pour que l’homme se fasse Dieu ».

 

Ainsi le monde n’existerait-il pas sans la Volonté de Dieu d’offrir à l’homme la possibilité de la connaissance divine. Ainsi l’homme même ne continuerait-il pas à exister, dans le sens de ex-stare, « se tenir en dehors », si quelque saint n’avait pas encore l’espérance d’être vraiment, dans le sens de réaliser pleinement sa nature spirituelle, centre de son être véritable, fait à l’image et à la ressemblance de Celui qui seul est : Dieu.

 

A la question qui nous fut un jour posée : « de quelle façon pouvons-nous relier la valeur de la connaissance et le sens de notre existence ? », la réponse est contenue en un seul mot : « religieusement ». Nous entendons ce mot dans sa signification étymologique, celle du lien qui « relie », justement, l’homme à son Créateur, le monde à son Principe, dans la pratique religieuse des rites compris comme « symboles agis », selon l’expression chère à René Guénon. Seuls ces derniers pourront permettre la vraie connaissance, celle des archétypes universels, la connaissance métaphysique, non la connaissance conceptuelle, culturelle, scientifique ou philosophique.

 

La véritable espérance est une vertu théologale qui doit être précédée par une autre vertu, la foi, et suivie de la charité ; foi en Dieu, espérance pour notre salut ou notre connaissance, et charité envers le prochain, dans l’acceptation — voilà le vrai sens du mot islâm —, dans la soumission à la Volonté du Dieu Unique, le même pour toutes les Révélations orthodoxes.

 

La seule et véritable « racine de l’espérance » pour le troisième millénaire est la connaissance de l’Unicité de Dieu et la reconnaissance officielle et réciproque, de la part des autorités religieuses, de la vérité des traditions orthodoxes, avant tout des Révélations du monothéisme abrahamique — qui est unique — mais aussi des Révélations qui le précèdent parce que, si, pour nous musulmans, le premier prophète est Adam (sur lui la Paix), toutes les religions sont pour nous Islam.

 

Le véritable problème du troisième millénaire est l’actuelle fragmentation de la conception de l’unicité de Dieu, au risque qu’une seule de Ses Hypostases soit présentée comme alternative à Dieu Lui-même. A cette fragmentation de l’unicité de Dieu s’ajoute la fragmentation du monothéisme qui, au lieu de signifier la foi dans le seul et même Dieu, prétend regrouper diverses Révélations dans une catégorie idéologique, dans la mesure où chacune d’entre elles semble croire en un Dieu particulier, le sien.

 

L’erreur inverse est constituée par le manque de discrimination entre ce qui est religieux et ce qui ne l’est pas, entre sacré et profane, au point de vouloir « réaménager un espace », comme on le dit maintenant, à la religion, à côté de la science, de la politique, de l’histoire, de la philosophie et de l’art. La conséquence en est l’expansion du phénomène des prétendues « nouvelles religions », hérésies, mouvements et sectes, auxquelles on ne sait pas refuser le droit à l’expression au nom d’une démagogique tolérance humanitariste qui, dans le domaine de la spiritualité, ne sait plus distinguer entre vrai et faux, ni entre bien et mal.

 

Nous devons encore dénoncer la tentative d’assimilation, de la part des institutions religieuses occidentales, de prétendues pratiques ou techniques extrême-orientales, dans le but d’arrêter l’hémorragie vers les autres religions. Enfin, nous devons mettre en garde les occidentaux modernes contre l’illusion qu’ils puissent se tourner vers des religions pré-chrétiennes qui, si elles demeurent valides pour leurs fidèles d’origine, comporteraient, pour ceux qui n’y sont pas nés, le renoncement à la croix spatio-temporelle constituée par leur ontologie spirituelle.

 

Il est exact que nous aussi, en suivant l’exemple de René Guénon, avons laissé le Christianisme pour adhérer à l’Islam. Cependant, pour citer René Guénon une fois encore, nous dirons que « quiconque a conscience de l’unité des Traditions, que ce soit par une compréhension simplement théorique ou à plus forte raison par une réalisation effective est nécessairement, par là même, « inconvertissable » à quoi que ce soit ».1

 

Par unité des Traditions, nous entendons en effet l’universalité métaphysique qui transcende les doctrines révélées nécessairement exprimées dans une forme théologique particulière, tout en reconnaissant pleinement la nécessité et la validité salvifiques relatives à ces mêmes orthodoxies doctrinales et rituelles. Elles seules peuvent amener les hommes à se retourner, du point périphérique sur lequel ils sont ontologiquement situés, vers le point central représenté par le même Dieu Unique.

 

Il resterait maintenant, en reconnaissant la validité des formes traditionnelles et au-delà de considérations contingentes et personnelles, à identifier la raison de l’adhésion à l’Islam, dans la recherche de moyens rituels et de supports de contemplation qui puissent amener à la connaissance divine. A la différence des autorités de l’Eglise, nous ne disons pas que ces moyens et ces supports n’existent pas dans le Christianisme, et encore moins qu’ils n’ont jamais existé, qu’on n’en a pas besoin, ou encore qu’il ne faut pas les rechercher, dans la mesure où l’on méconnaît la possibilité de la deificatio ou theosis. Nous disons seulement que nous ne les avons pas trouvés, ni avant, ni après notre conversion.

 

Nous déclarons que nous sommes nés dans une Tradition avec laquelle nous n’avons aucune intention de rompre, comme nous en avons été tant de fois accusé, pour nous convertir à quelque chose d’autre. S’il y a eu un changement de forme, celui-ci est advenu seulement dans le sens d’une « convergence », un cum-vertere vers une transformation intérieure qui, comme le dit Guénon, « implique à la fois un “rassemblement” ou une concentration des puissances de l’être et une sorte de “retournement” par lequel cet être passe de la pensée humaine à la compréhension divine ».

D’une part, l’Islam, comme ultime Révélation divine et seule à suivre le Christianisme, se rapproche davantage de la conception de la Tradition primordiale, ou Sophia perennis, en embrassant toutes les Révélations qui le précèdent. D’autre part, il est la seule Révélation, avec le Christianisme, à inclure dans sa doctrine — même si c’est sous une forme nécessairement différente — la figure que nous portons en nous depuis notre naissance, celle de Sayyidunâ ‘Isâ, notre Seigneur Jésus (sur lui la Paix).

 

Qui nous garantit que le troisième millénaire, même s’il doit être religieux, existera vraiment, alors que les doctrines contenues dans les textes sacrés de toutes les Traditions prévoient, au contraire, une fin des temps dont les signes sont aujourd’hui toujours plus évidents, comme s’ils confirmaient la prophétie médiévale « mille et non plus mille » ?

 

Heureusement pour nous tous, nous pouvons faire remonter le début du premier millénaire, non à la date de la naissance du Christ, mais à l’an 313 après J.C., celui de l’Edit de Constantin, officialisation de la juridiction chrétienne en Occident, et le faire s’achever en 1313, date du procès des Templiers et fin de la présence officielle des organisations initiatiques et contemplatives chrétiennes liées au Catholicisme. L’Inquisition s’est dressée autrefois contre ceux qui, à partir de l’Occident chrétien, cherchaient à combattre pour une Terre sainte, dans une guerre qui était également sainte pour les deux protagonistes, dans la mesure où elle était dédiée à la conquête ou à la défense des Lieux saints, qui, ne l’oublions pas, le sont aussi pour le Judaïsme et pour l’Islam. Encore plus heureusement pour nous musulmans, cette Inquisition ne se développe dans l’Islam que maintenant, comme conséquence du fondamentalisme actuel — à l’origine une idéologie occidentale. Il est donc peut-être encore possible pour nous de réaliser la véritable signification du jihâd, cet effort vers la Terre sainte intérieure qui peut, selon les paroles d’un saint musulman du XXe siècle, élever notre esprit au-dessus de nous-mêmes.

 

Shaykh Abd al-Wahid Pallavicini

 

1 Initiation et Réalisation spirituelle, Editions Traditionnelles, Paris 1952.