Un Commentaire du Hadîth

de la Tradition Muhammadienne


par l’Imâm Seigneurial et le Secours Universel, le Seigneur Ahmad Ibn Idrîs al-Hasanî al-Idrîsî, que Dieu sanctifie son secret. Amîn

 

 

Au Nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux

 

Louange à Dieu Seigneur des Mondes, et que la prière et la paix soient sur notre Seigneur, notre aimé, la fraîcheur de nos yeux, Muhammad l’Envoyé de Dieu, que Dieu prie sur lui, sur sa famille et sur ses compagnons, et qu’Il répande sur eux la paix.

 

Parmi les dons que Dieu [nous] a octroyés se trouve la visite de notre Shaykh, le noble seigneur, le grand saint qui nous dépasse tous, le miracle des connaissances et la nouveauté des réalités subtiles, la mer gonflée de secrets et de lumières, Ahmad Ibn Idrîs al-Hasanî1. Dieu nous en a fait profiter alors que nous nous dirigions vers la ville de Zabîd2 — que Dieu Exalté la garde, Lui qui crée et qui renouvelle — et le bénéfice total nous advint par lui. Il répandit les subtilités de ses sciences et manifesta les trésors de sa compréhension, comme autant de merveilles étonnantes.

 

Parmi tout cela se trouvait le discours sur cette noble et très importante tradition prophétique. Que Dieu le récompense, qu’Il renouvelle sur nous les bénédictions de ses sciences, et qu’Il nous en fasse profiter, ainsi que les musulmans, pendant sa vie et après sa mort.

 

On rapporte de notre seigneur ‘Alî — que Dieu recouvre de Grâce sa face — qu’il disait : « J’ai interrogé l’Envoyé de Dieu — Que Dieu prie sur lui et le salue — à propos de sa tradition. Et il répondit : “La connaissance est mon capital ; l’intellect est l’origine de ma religion ; l’amour est mon assise ; le désir est mon vaisseau ; le souvenir de Dieu est mon compagnon intime ; la confiance est mon trésor ; le chagrin est mon camarade ; la science est mon arme ; la patience est ma provision de route ; la satisfaction est mon trophée ; la faiblesse est ma gloire ; l’ascèse est ma profession ; la certitude est ma force ; la sincérité est mon intercesseur ; l’obéissance me suffit ; la guerre sainte est mon caractère ; la fraîcheur de mon œil se trouve dans la prière canonique ; ma préoccupation concerne ma communauté, et mon désir va vers mon Seigneur” ».

 

On rapporte de notre seigneur ‘Alî — que Dieu recouvre de Grâce sa face et qu’Il soit satisfait de lui — qu’il disait : « J’ai interrogé l’Envoyé de Dieu — que Dieu prie sur lui et le salue — à propos de sa tradition. Et il répondit : La connaissance est mon capital (al-ma’rifah ra’su mâlî) ». Celui-ci consiste à connaître Dieu — qu’Il soit exalté et magnifié. Dieu est le Premier et il n’y a rien avant Lui, le Dernier et il n’y a rien après Lui, l’Extérieur et il n’y a rien au-dessus de Lui, l’Intérieur et il n’y a rien en deçà de Lui. Cette délimitation est celle par laquelle Dieu Lui-même S’est délimité, comme cela nous a été rapporté par le Prophète, dans une de ses invocations : « Tu es le Premier et il n’y a rien avant Toi, le Dernier et il n’y a rien après Toi, etc. » Quant à la connaissance, elle consiste à effacer totalement l’être créé de sa contemplation, et à ne tourner sa face que vers Dieu3. « Où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu4 ». C’est cela le capital, par lequel adviennent les dévoilements.

 

L’intellect est l’origine de ma religion (wa-l-‘aqlu açlu dînî) : l’intellect est le principe de tout bien, et Dieu n’accorde pas à un serviteur de grâce plus grande que l’intellect. Par lui, [le serviteur] fait la séparation entre la vérité et l’erreur, entre la foi et l’infidélité ; par lui, il distingue le licite de l’illicite ; par lui, il saisit les choses qui plaisent à Dieu et celles qui Le courroucent. Il est la source de toute grâce. Et la connaissance qui est l’assise de la foi, est qu’il n’y a pas d’acte de connaissance sans lui. « Quand Dieu créa l’intellect, Il lui dit « approche-toi » et il s’approcha, puis Il lui dit « recule » et il recula 5». Et quand Il attacha l’obéissance, et l’ordre et la défense, ce qui était saisi par l’entrave du chameau fut appelé intelligence6. C’est ce qui attache les hommes à ce que Dieu aime et à ce qui Le satisfait.

 

L’amour est mon assise (wa-l-hubbu asâsî) : l’amour est l’assise de la connaissance. Il est mentionné dans le hadîth : « N’est-il pas vrai qu’il n’y a pas d’amour pour celui qui n’a pas d’amour pour Lui », c’est-à-dire pour Dieu ? Et la réalité de l’amour est l’inclination. Celui qui n’a pas de penchant avec tout son être, l’amour s’en tient à distance. Le meilleur amour est que Dieu et Son Envoyé te soient plus dignes d’amour que tout le reste. « Dis : si vous aimez Dieu, suivez-moi ; alors Dieu vous aimera 7». Il est désirable de suivre l’Envoyé de Dieu dans ses ordres et dans ses interdictions. Si le serviteur le suit et accomplit les ordres que Dieu aime, Dieu l’aime. Et si Dieu l’aime, sans aucun doute Il le rapprochera de Lui8. Parmi les invocations de Dâwûd (sur lui la bénédiction et la paix), l’on trouve : « O mon Dieu, en vérité je Te demande de T’aimer, et d’aimer celui qui T’aime, je Te demande d’accomplir les actes qui me feront parvenir à l’amour de Toi. O mon Dieu, fais que l’amour que j’ai pour Toi soit pour moi plus fort que moi-même, ma famille, et l’eau fraiche ». Il précisa les choses mentionnées ci-dessus parce qu’elles prennent le cœur mais détournent de Dieu. Si le serviteur ne s’occupe pas de Dieu, et s’occupe de ces choses, on peut craindre pour lui qu’il ne renie les bienfaits de Dieu — que Dieu nous en préserve ! —

 

Le désir est mon vaisseau (wa-sh-shawqu markabî) : l’homme est, dans son essence, le vaisseau de l’esprit, et le désir est le vent [qui souffle sur] ce vaisseau. Tant que dure l’adhésion à Dieu, le vaisseau avance et le désir est sur l’amour9. L’amour est l’inclination vers Dieu, et le désir consiste à accourir sans faire de halte. Certes l’inclination peut exister sans qu’existe le désir. C’est seulement quand le désir existe que l’on trouve nécessairement l’inclination10.

 

Le souvenir de Dieu est mon compagnon intime (wa dhikru-Llâhi anîsî): il est mentionné dans le hadîth : « O mon Dieu, Tu es le Compagnon de voyage et le Successeur dans la famille ». Le voyageur n’a pas de compagnie familière dans son voyage, sinon celle du Compagnon. Il est mentionné dans le hadîth : « Il n’y a pas de souffle par lequel soupire l’homme sans qu’il ne progresse d’un pas vers la Vie Dernière ». Les souffles sont le voyage, et quand le souvenir de Dieu se trouve présent, il est le compagnon familier dans ce voyage11. Quel excellent compagnon de voyage ! Combien excellent est ce souvenir de Dieu qui lui est devenu familier dans son voyage !

 

La confiance est mon trésor (wa-th-thiqatu kanzî) : il est mentionné dans le hadîth : « Nul d’entre vous ne croit tant que ce qui est dans la Main de Dieu n’est pas pour lui plus solide que ce qui est dans sa main 12». Il est mentionné dans le hadîth : « Le trésor du croyant est son Seigneur » et encore : « O mon Dieu, personne ne peut enlever ce que Tu as donné, et personne ne peut donner ce que Tu as enlevé ». Rien ne demeure avec le serviteur que la confiance totale en Dieu. Quand Dieu ne nous donne pas ce qui est entre nos mains ni ce qui est entre les mains d’autrui, nous ne pouvons rien prendre.

 

 

 

Le chagrin est mon camarade (wa-l-huznu rafîqî) : il est mentionné dans le hadîth : « Celui qui regrette quelque chose de la Vie dernière, si cette chose lui vient, il se rapproche du paradis d’un parcours de mille ans, et celui qui regrette quelque chose de ce monde-ci, si cette chose lui vient, il se rapproche du feu d’un parcours de mille ans ». Le chagrin est à la mesure de l’immensité de ce dont on s’attriste. Le chagrin et le regret s’exercent en direction de ce qui a échappé. Quand le regret s’exerce en direction des théophanies qui nous ont échappé, quel bon regret13 !

 

La science est mon arme (wa-l-’ilmu silâhî) : la science est le fondement de la connaissance, et le fondement de tout bien. Grâce à elle l’on atteint dans le cœur l’immensité de Dieu, par la vertu de la méditation, comme le dit Dieu : « Tirez un enseignement, ô vous qui détenez les regards14 ! » Et cela ne peut se produire que par la science.

 

La patience est ma provision de route (wa-ç-çabru zâdî) : le serviteur voyage dans ses souffles et ses regards15, et sa provision de route dans son voyage consiste à suivre les ordres et les interdictions16. Cela ne peut s’accomplir pour lui que par la patience. S’il ne patiente pas, il se conduit lui-même vers ce qui courrouce Dieu.

 

 

 

La satisfaction est mon trophée (wa-r-ridâ ghanîmatî) : le plus grand trophée consiste à se satisfaire du partage de Dieu17. L’on trouve dans l’Entretien Intime : « O Moïse, si tu es satisfait de Moi, certes Je suis satisfait de toi, et si tu es en colère et n’es pas satisfait de Mon décret, tu rendras inévitable Ma colère ».

 

La faiblesse est ma gloire (wa-l-’ajzu fakhrî) : la faiblesse est la reconnaissance qu’il n’y a de puissance et de force que par Dieu, l’Elevé, l’Immense. Le Prophète a dit : « La pauvreté est ma gloire et je m’en vante ». La pauvreté est la disparition des choses hors du cœur et l’emplissage de son espace par l’amour envers Dieu. C’est de cette pauvreté que l’Envoyé de Dieu se vante. La pauvreté, en tant qu’elle est pauvreté envers Dieu par le cœur, est une pauvreté louable, dont on peut se vanter. Quant à la pauvreté contre laquelle on cherche refuge en Dieu, que le Prophète a accolée à l’infidélité, il a dit : « O mon Dieu, je prend refuge en Toi contre l’infidélité et la pauvreté ». Et il a dit aussi : « Peu s’en faut que la pauvreté ne soit infidélité ». Cette pauvreté est la disparition de la vérité hors du cœur, et l’adhésion du cœur aux choses qui le détournent de Dieu. Quand ces choses sont réduites à néant dans le cœur et le cœur se remplit de l’adhésion à Dieu, il s’agit là de la pauvreté dont se vante l’Envoyé de Dieu18.

 

L’ascèse est ma profession (wa-z-zuhdu hirfatî) : l’ascèse est une dignité élevée et noble. Par elle, le cœur n’adhère à aucune chose et, au contraire, il s’en détourne entièrement, il y renonce et il n’en prend que ce qui le rapproche de son Seigneur et Maître ; par elle, il a fermement confiance en Dieu et n’entre dans son cœur que son Maître. En vérité l’on trouve dans le hadîth : « le trésor du croyant est son Seigneur ». C’est cela le paradis par anticipation. Et celui qui a cet attribut, sa nourriture est la meilleure des nourritures, et son vêtement est le meilleur des vêtements. Celui qui s’occupe d’autre chose que son Maître perdure dans son châtiment. Celui qui s’approche de Dieu de tout son être et renonce à ce bas-monde, Dieu le lui soumet comme un domestique. En vérité il est mentionné dans le hadîth qudsî : « O toi, ce monde-ci, mets-toi au service de celui qui Me sert et asservis celui qui te sert ». On dit à un saint : « — Pourquoi as-tu renoncé à ce bas-monde ? Il répondit : Parce qu’il a renoncé à moi — ». Un certain roi dit à un saint : « — Qui est plus ascète que toi, ô un tel ? Il répondit : — Tu es plus ascète que moi. — Comment cela ? — Tu as renoncé aux Houris, aux palais et à ce qui dure, alors que j’ai renoncé à ce qui est éphémère parmi les choses de ce bas-monde ». Considère cette exhortation que le Soufi a adressée à ce roi.

 

 

 

La certitude est ma force (wa-l-yaqînu quwwatî) : la certitude est la contemplation de la vérité. Dieu dit : « Et ceux qui sont debout [ou fiables] par [ou dans] leur témoignage 19» — et l’on trouve aussi la lecture : « par leurs témoignages ». La contemplation de la vérité est ce qu’ils disent, et ils restent debout par leur contemplation, contemplation après contemplation20.

 

 

 

La sincérité est mon camarade (wa-ç-çidqu shafî‘î) : quel bon intercesseur est la sincérité auprès de Dieu ! Et qui est plus sincère que Dieu dans ce qu’Il raconte ? A celui à qui Il a donné la sincérité, Dieu a donné Son attribut et Il l’a revêtu de Ses qualités. Aucune intercession ne sera plus importante que cela, pour celui qui est sincère dans son orientation vers son Seigneur et Maître. Le début de la voie vers Dieu est la sincérité, et la science que son Maître l’a créé seulement pour qu’il L’adore. Le serviteur ne cesse de se tourner vers Dieu dans l’adoration, en étant sincère. « S’ils sont sincères envers Dieu, cela est un bien pour eux21 ». Le serviteur est sincère dans sa recherche de la science, et il sait pour quelle raison son Seigneur l’a créé. Il se tourne par tout son être, corps et âme. La sincérité est une épée qui ne rebondit pas, et un cheval de race qui ne bronche pas. Le Qur‘ân ne défie l’imitation que parce qu’il est sincère. Un saint, dont le nom est Sayyidî Muhyî-d-dîn Ibn al-‘Arabî, rapporte qu’on lui demanda : « — Sais-tu par quoi il est advenu que le Qur‘ân défie l’imitation ? Il répondit : — Non. On lui dit : — Parce qu’il est sincère22 ». Sois sincère et ton discours défiera l’imitation. Il t’appartient d’être sincère lorsque tu vis avec Dieu et avec la création. Ne vis dans l’intimité de Dieu que par la sincérité. N’accompagne la création que par la sincérité. La réalité de la sincérité se trouve dans l’orientation vers Dieu par tout son être. Le Prophète a dit : « En vérité l’homme est sincère et recherche la sincérité jusqu’à ce qu’il soit inscrit auprès de Dieu parmi les véridiques. En vérité l’homme ment et recherche le mensonge jusqu’à ce qu’il soit inscrit auprès de Dieu parmi les menteurs ». La recherche en question consiste à ce que l’homme considère chaque commandement qui se présentera devant lui. S’il est sincère, il le fait, sinon il le laisse. Parmi la recherche du mensonge se trouve le paiement de la marchandise avec un serment monsonger, parce que celui qui prête ainsi serment pense que cela rapprochera de lui la provende, alors que [ce serment] est l’essence de l’éloignement de la providence. On trouve dans le hadîth : « Dieu ne parlera pas à trois personnes au jour du Jugement, Il ne les regardera pas, Il ne les purifiera pas, et ils auront un châtiment douloureux: celui qui fait tomber sa robe [c’est-à-dire l’homme impudique], celui qui accorde un bienfait mais ne donne qu’en faisant sentir un reproche, et celui qui paye sa marchandise avec un serment mensonger ». Cela courrouce Dieu et provoque le départ de la Providence. Il t’appartient d’être sincère dans ton rapport avec Dieu et avec la création. Le bien abondant viendra alors à toi, s’il plaît à Dieu.

 

 

 oi au moment où j’ai essayé de la rattraper ». Les hommes de Dieu craignent davantage la disparition de leur pauvrété que les riches ne craignent la disparition de leur richesse. Dieu a dit : « En vérité l’homme est rebelle, car il se voit riche24 ». Et Il a dit aussi : « O vous les hommes, vous êtes les pauvres envers Dieu25 ». Le Prophète s’est imposé la pauvreté que Dieu a ainsi appelée. En vérité le but de l’homme est la pauvreté parce qu’elle est son principe. Tout se trouvait [pour lui] dans la gêne qui était sa lumière jusqu’à ce qu’il rencontrât Dieu. Le Prophète n’a pas voulu partager avec son Seigneur l’attribut de la richesse.

 

 

 

La fraîcheur de mon œil se trouve dans la prière canonique (wa qurratu ’aynî fî-ç-çalâh) : il n’a pas dit: par la prière canonique parce qu’il disparaît de ses actes par la fraîcheur de ses yeux26. Ce qui est visé par la fraîcheur de ses yeux est la contemplation de Celui qu’il aime dans sa prière. Le Prophète a dit à Bilâl : « Repose-nous par elle, ô Bilâl ». Il désirait la prière parce qu’en elle se trouve la contemplation de la Vérité.

 

Ma proccupation concerne ma communauté (wa hammî li-ajli ummatî) : la préoccupation au sujet des affaires des musulmans fait partie des droits assurés, et l’on trouve dans le hadîth : « Celui qui ne se préoccupe pas au sujet des affaires des musulmans ne fait pas partie de ceux-ci ». Dieu a dit : « Que ton âme ne se laisse pas aller à l’amertume sur eux27 », c’est-à-dire à la multiplication des chagrins et des afflictions. Il est mentionné dans le hadîth : « En vérité, j’essaie de vous retenir d’aller dans le feu et vous vous y précipitez comme les papillons se précipitent dans une lampe » et les hommes y réussissent, c’est-à-dire qu’ils contredisent le Prophète et se jettent dans le feu. Ce qui est visé par le mot « communauté » est la communauté de l’appel et la communauté de la réponse28, parce que le Prophète est une miséricorde pour les mondes, selon ce que Dieu a dit : « Nous ne t’avons envoyé que comme une miséricorde pour les mondes29 ».

 

 

 

Et mon désir va vers mon Seigneur (wa shawqî ilâ Rabbî) : Dieu a dit : « Nous sommes plus proche de lui que la veine de son cou30 ». S’il en est ainsi, comment y aurait-il le désir ? Il en est de même dans le texte de celui qui dit :

 

Il est étonnant que je soupire après eux,

Que je demande sans cesse après eux alors qu’ils sont avec moi,

Que mon œil les pleure, eux qui sont dans ma pupille,

Et que mon cœur les désire alors qu’ils sont entre mes côtes.

 

Et ce désir, chacun le reçoit selon sa capacité. Si celle-ci le peut, le désir devient désir ardent et amour passionné, et s’il devient désir ardent et amour passionné, l’homme est absent à l’objet de son désir comme le Fou de Laylâ, qui lui dit : « Ecarte-toi de moi ! L’amour que j’éprouve pour toi me distrait de toi ». Cela fait partie de l’errance de l’amour: le fait de se tourner vers elle la lui rendait inutile. Il s’agit là de la station de l’extinction. La réalité de l’extinction est l’union. « Et si Je l’aime, Je suis l’ouie par laquelle il entend, etc.31 », comme il Lui convient. Ce qui est visé ainsi n’est pas ce qu’imagine celui qui n’a pas la vision intérieure, à propos de ce dont notre Maître s’est purifié32 et qui est infidélité et errance. L’union que mentionnent les hommes de Dieu — que Dieu soit satisfait d’eux — est une affaire de goût. Il n’est pas possible de l’expliquer. Elle fait partie des sciences gustatives et non des sciences livresques.

 

Tu ne M’as pas aimé tant que tu ne t’es pas éteint en Moi,

Tu ne t’es pas enrichi tant que Ma forme ne s’est pas dévoilée en toi.

 

Dieu est Celui qui préserve et Celui qui guide. Que Dieu prie sur notre maître Muhammad et sur sa famille, dans chaque regard et dans chaque souffle autant de fois qu’en englobe la science de Dieu.

 

Ici finit la lettre bénie. Sa copie fut achevée le vendredi 2 Muharram de l’année 1320 de l’hégire33. Sur ceux qui ont émigré, sur la famille [du Prophète] et sur ses compagnons, la meilleure des prières et la plus parfaite des salutations. [Cette lettre] fut mise par écrit par le serviteur méprisable, le pauvre envers la générosité de Dieu, Muhammad al-Yamanî Ibn ’Alî al-Idrîsî34.

 

Abd al-Haqq Ismaïl Guiderdoni

 

1 C’est un disciple du ShaykhAhmad Ibn Idrîs qui parle.

2 Cette ville se situe dans le sud du Yémen.Le Shaykh arriva à Zabîd en 1827-1828 pour une brève visite, puis s’y installa ensuite pendant neuf mois, en 1828-1829. Voir R.S. O’Fahey, in Enigmatic Saint, p. 83-88.

3 La connaissance (ma’rifah) fondamentale est celle de Dieu, Principe et Fin dernière. Le Shaykh prend soin de rappeler que ces « définitions » ou « délimitations » de Dieu qui ont été données par la Révélation coranique et la Tradition prophétique sont en fait des négations de toute limite: Dieu est le Premier, c’est-à-dire Celui avant qui il n’y a rien, etc. La véritable connaissance de Dieu est apophatique. Nous n’y accédons pas par un savoir positif, mais en nous séparant de la connaissance positive du créé, qui est notre voile

4 Cor. 2:115.

5 L’intellect, « première des créations de Dieu» selon un hadîth qui ne se trouve pas dans les recueils canoniques, mesure, par son «mouvement vers Dieu », puis son «éloignement», les possibilités de manifestation et trace ainsi l’axe métaphysique du monde selon lequel Dieu agira. Par ce double mouvement, vers le haut puis vers le bas de la feuille, le calame dessine la lettre alif, première de l’alphabet.

6 Le Shaykh explique la signification spirituelle de l’intellect (‘aql) à partir de la racine du mot qui signifie « lier » ou « attacher ». Il n’y a pas de foi (îmân) sans connaissance (ma’rifah), et il n’y a pas de connaissance sans intellect.

7 Cor. 3:31.

8 L’amour (mahabbah) nous amène à la connaissance de Dieu. L’imitation du Prophète Muhammad, qui constitue métaphysiquement l’isthme (barzakh) entre Dieu (al-Haqq) et la création (al-khalq), permet au croyant d’aimer Dieu et ainsi de Le connaître. C’est donc la pratique de la Loi révélée, mise en œuvre sous le contrôle de l’intellect, qui permet d’accéder à la connaissance.

9 L’adhésion à Dieu (at-ta’alluq) est l’attitude spirituelle synthétique de l’Homme Parfait, créé à partir d’une « adhérence » (‘alaq). Voir Cor. 96:2.

10 Le Shaykh dévoile petit à petit la logique secrète du hadîth. Il n’y a pas de connaissance sans amour, pas d’amour sans inclination (mayl). Mais la meilleure inclination est celle qui est animée par le désir (shawq) qui consiste à « accourir sans halte » (wuqûf).

11 Depuis l’instant de notre naissance, chacun de nos souffles nous rapproche de Dieu. Ce chemin de la vie doit être parcouru avec amour et désir. Mais cet énoncé fait surtout référence au voyage dans les souffles (anfâs) lors de l’invocation des awrâd donnés par le Shaykh. L’invocateur se rapproche de Dieu « dans chaque regard et dans chaque souffle (fî kulli lamhatin wa nafas) », en maintenant dans son cœur le compagnon de voyage du souvenir de Dieu. Le souffle est alors le vent du désir qui meut le vaisseau humain, en le faisant tanguer d’un bord à l’autre comme dans l’invocation, et avancer sans trêve vers Dieu. L’état spirituel de l’invocateur consiste en effet à voyager d’une théophanie à l’autre, sans s’arrêter dans une théophanie particulière, afin de goûter la bénédiction du renouvellement incessant des théophanies.

12 « Celui ne croit pas au Aâghût et croit en Dieu a saisi l’anse la plus solide et sans fêlure (Cor. 2:256) ». Cette « anse la plus solide et sans fêlure (al-’urwat al-wuthqâ lâ-nfiçâma lahâ) » est l’attachement à la voie droite par la foi en Dieu. « Accrochez-vous à la corde de Dieu et ne vous divisez pas (Cor. 3:103) ».

13 Les théophanies de l’invocation ne cessent de se renouveler et d’échapper à chaque souffle. Le cœur est le réceptacle spirituel dit : « celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur ».

18 La vraie pauvreté est la pauvreté envers Dieu, non envers la création. Celui qui n’a rien peut rester attaché aux choses, alors que celui qui réalise qu’il n’est rien ne peut plus rien posséder et ne reste attaché qu’à Dieu.

19 Cor. 70:33.

20 C’est la contemplation de Dieu qui nous maintient stables et droits dans l’existence.

21 Cor. 47:21.

22 Sa forme extérieure manifeste alors de façon parfaite sa signification intérieure. L’on peut s’étonner de l’anecdote rapportée où Ibn ‘Arabî, pourtant « le plus grand des maîtres », semble témoigner de son ignorance sur une question fondamentale. En fait, Ibn ‘Arabî montre qu’il connaît effectivement, et non simplement en théorie, la station de la sincérité, parce qu’en s’ouvrant à une connaissance nouvelle, ou simplement renouvelée, il manifeste sa totale disponibilité spirituelle.

23 le jihâd n’est pas à proprement parler la « guerre sainte », mais tout effort accompli sur le chemin de Dieu.

24 Cor. 96:6-7.

25 Cor. 35:15.

26 Celui qui contemple ne se voit plus agir puisqu’il ne voit que Dieu.

27 Cor. 35:8.

28 La communauté de l’appel est l’humanité dans son ensemble, appelée à la soumission à Dieu. La communauté de la réponse est celle des musulmans stricto sensu. Le Shaykh rappelle que le Prophète est une miséricorde universelle et que son souci s’adresse à l’humanité entière.

29 Cor. 21:107.

30 Cor. 50:16.

31 Il s’agit du célèbre hadîth qudsî rapporté dans al-Bukhârî : « Rien ne rapproche plus Mon serviteur de Moi que ce que J’aime par dessus tout, les actes obligatoires. Mon serviteur ne cesse de s’approcher de Moi par les actes surérogatoires jusqu’à ce que Je l’aime; et quand Je l’aime, Je suis l’ouïe avec laquelle il entend, la vue avec laquelle il voit, la main avec laquelle il saisit fortement et le pied avec lequel il marche ».

32 Par le tanzîh, l’affirmation de la Transcendance et de l’Incomparabilité de Dieu.

33 C’est-à-dire en 1902.

34 Il s’agit du petit fils de Muhammad al-Qutb, fils aîné du Shaykh Ahmad Ibn Idrîs. Muhammad al Yamanî (1876-1923) fonda, contre les Ottomans, un royaume idrîside au Yémen. Voir R.S. O’Fahey, in Enigmatic Saint, p. 122-125.