« Environnement et développement durable dans le monde Euro-méditerranéen :

approches interculturelles »

L’Assemblée Nationale a accueilli, mercredi 30 novembre 2016, une journée d’échange et de réflexions à l’occasion du colloque international sur le thème « Environnement et développement durable dans le monde Euro-méditerranéen : approches interculturelles » qui a réuni, grâce à la coordination des experts de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques (IHEI), des personnalités issues du monde politique, économique, religieux, et universitaire de l’Europe et de la Méditerranée.

 

Dans le cadre de la préparation des sessions de la Conférence of Parties des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21 de Paris en 2015, COP22 de Marrakech en 2016), de nombreuses voix se sont fait entendre pour défendre les politiques de protection de l’environnement en les enracinant dans des contextes marqués par des valeurs, des histoires, et des cultures variées. C’est ainsi que l’on a pu récemment lire les plaidoyers environnementaux de l’encyclique papale « Laudato Sì », ou de la « Déclaration islamique sur le changement climatique global ».

 

L’objectif de la journée a été de mettre en place un réseau d’acteurs en mesure d’identifier les aspects culturels de la protection de l’environnement autour du bassin euro-méditerranéen, et de proposer des pistes pour faciliter les politiques publiques favorables à l’environnement dans des contextes culturels différents.

 

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Joël Giraud, Député des Hautes Alpes et Secrétaire Général de la Commission des affaires économiques, a ouvert les travaux en son nom et au nom de Germinal Peiro, Député de Dordogne, Président du Conseil Départemental de Dordogne. Après avoir remercié vivement l’IHEI de son initiative, il a rappelé le travail suivi et constructif mené par l’IHEI depuis des années, tant au niveau national, notamment dans des actions auprès des parlementaires, qu’au niveau local, par exemple dans son département, les Hautes Alpes, qui abrite le siège de l’Institut. « Moteurs des organisations musulmanes culturelles et cultuelles de ce département, ils ont suscité une déclaration commune et partagée avec ces dernières, déclaration mettant en évidence la convergence entre les principes de la tradition islamique et ceux de la République. »

 

Yahya Pallavicini, Président de l’IHEI, a rappelé que l’IHEI participe à faire connaître la contribution historique et scientifique de la sagesse musulmane à l’Occident, en dépassant un certain nombre de myopies et d’obscurantismes qui prétendent nier à la civilisation islamique et au patrimoine des religions la contribution fondamentale qu’elles apportent pour témoigner des valeurs universelles de la vie en chaque instant et dans chaque espace. C’est dans cette perspective, et à cette fin, que des résultats significatifs ont été obtenus, dans le contexte des défis géopolitiques actuel, avec la COP21 puis la COP22. Proposer des modèles durables et des solutions cohérentes et constructives de la part de l’islam de France dans tous les secteurs stratégiques de la vie publique, c’est là un engagement que les membres de l’IHEI poursuivent depuis plusieurs années, bien loin des formes de décadence et des luttes de pouvoir qui caractérisent le fondamentalisme islamiste. Ce dernier, après avoir instrumentalisé la révolution populaire au Moyen Orient, pour empêcher au printemps de fleurir dans le monde arabe, destitue et substitue les maîtres et les savants, pour imposer le littéralisme et le formalisme comme slogan d’un nouveau totalitarisme anti-spirituel. « Nous sommes convaincus, notamment grâce à des colloques comme celui d’aujourd’hui, que la voix et l’exemple de citoyens français et européens de confession musulmane issus d’une nouvelle génération sont réellement importants pour consolider des paramètres efficaces de croissance et de développement ».

 

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Abd al-Haqq Guiderdoni, Directeur Général de l’IHEI, introduit la première session de la journée. Cette session présentera « les problématiques de l’environnement en insistant sur la nécessité de changements de comportements individuels et collectifs ». Les défis en cours (réchauffement climatique, perte de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles, pollution) seront présentés succinctement. Les valeurs culturelles et religieuses des sociétés euro-méditerranéennes seront identifiées et mises en perspective avec les politiques publiques, et la formation citoyenne.

 

1. Urgence écologique et économie spirituelle au seuil de l’anthropocène

2. Approches multiculturelles et interreligieuses

3. De la protection de l’environnement au développement durable

 

Monseigneur Jean-Luc Brunin, Evêque du Havre, a rappelé qu’en mai 2015, le pape François a publié une encyclique sur l’écologie, Laudato Sì. Les premiers mots de ce texte reprenaient le début du Cantique des créatures de saint François d’Assise. Ce texte du pape François, était attendu bien au-delà des limites de la communauté catholique. En France, particulièrement, on l’attendait comme un fort encouragement à la mobilisation pour la COP 21. Les religions n’ont pas à intervenir pour proposer des réponses techniques, scientifiques, économiques ni politiques. Elles outrepasseraient leur rôle. Mais elles sont dans leur mission quand elles interrogent les responsables et les citoyens sur la visée des décisions et la pertinence des comportements dans le domaine de l’environnement, ainsi que dans celui de la production, de la consommation et de la répartition des richesses. « Si nous perdons ce sens de la fraternité universelle qui nous place en communion avec l’ensemble du créé, nos attitudes humaines, nos actes et nos comportements seront pervers car perverse sera notre relation au monde. Nous deviendrons dominateurs, consommateurs, exploiteurs de ressources, incapables de fixer des limites à nos besoins et à nos intérêts personnels immédiats. Nous perdrons de vue le respect de la création et le sens du bien commun universel qui exige le partage avec tous et la protection de la terre que nous laisserons aux générations futures. »

 

Yeshaya Dalsace, Rabbin responsable de la communauté DorVador à Paris, constate que la question de l’environnement et de l’écologie est très contemporaine alors que les religions sont anciennes : c’est une question nouvelle qui se pose à des institutions anciennes s’appuyant sur des textes anciens. L’Homme est une partie d’une création qui le dépasse : il n’est pas maître de cette création. L’Homme ne possède pas le monde : il a des comptes à rendre. Il est clair que les religions monothéistes ne peuvent pas accepter qu’on fasse tout et n’importe quoi de la planète. On trouve pléthore de textes en hommage à la nature, aux espèces, aux symboles animaux et végétaux. Dans la pensée juive, il y a une injonction à respecter les animaux et à ne pas les faire souffrir. Il faut respecter aussi les arbres et donc ne pas faire de déforestation de masse. L’humanité est passée dans un cadre qui n’est pas celui que les Anciens connaissaient. En quoi ces textes vont-ils influencer concrètement la société ? Pour qu’une religion ait vraiment un impact, il faudrait que la masse des croyants suive les injonctions religieuses. Au niveau de l’individu, le discours religieux classique peut être revivifié, afin de pousser le croyant à mieux agir : sa conscience en sera aiguisée et son impact sur les questions environnementales ne se fera pas seulement par respect de l’environnement mais aussi, et surtout, pour des raisons spirituelles.

 

Georges El Hage, représentant Monseigneur Emmanuel Adamakis métropolite orthodoxe grec de France. Le patriarcat œcuménique de Constantinople est engagé en faveur de la cause environnementale depuis les années 1990. Il ne s’agit pas uniquement d’une posture en faveur de la protection de l’environnement, comme nous en voyons tant aujourd’hui. Car il y a une attitude spécifiquement chrétienne dans le rapport à la création qui ne peut plus se cantonner uniquement à une vision utilitariste de la création. Si l’homme est l’économe de la création, selon l’expression biblique, il n’en est pas moins rendu responsable au titre de son inscription à l’intérieur du créé. L’humanité n’est pas au-dessus de la nature, mais dans la nature. Ce fait est corroboré par la proclamation d’une journée de prière pour l’environnement le 1er septembre de chaque année. Le calendrier liturgique orthodoxe fait mémoire de la création, comme elle fait mémoire des saints. Il conclue en citant Monseigneur Emmanuel, « Nous espérons que les chefs d’Etats parviennent à mettre en œuvre leur accord. C’est pourquoi nous montrons notre solidarité. Le mot ‘écologie’ vient du grec ‘oikos,’ qui signifie maison. En tant que chrétien, sauver la planète, que nous considérons comme une création de Dieu, est un devoir pour les générations futures. Mais un non croyant doit aussi s’occuper de sa maison. »

 

Anouar Kbibech, Président du Conseil Français du Culte Musulman, a estimé qu’il était nécessaire de mener un « travail de pédagogie » pour expliquer les enjeux de cette question aux fidèles. Anouar Kbibech, présente, en la qualifiant de « document historique très fort », la déclaration adoptée par une soixantaine de savants et dignitaires du monde musulman réunis les 17 et 18 août à Istanbul. Son objectif est d’interpeler les 1,6 milliard de musulmans dans le monde face aux défis du changement climatique, grâce à des arguments théologiques extraits des versets du Coran. Les représentants français du culte musulman souhaitent sensibiliser les fidèles français aux enjeux climatiques. « C’est aussi notre combat, pour l’avenir de nos enfants ». Cet engagement est le « message que l’islam et les musulmans font bien partie de la société française ».

 

Martin Kopp, coordinateur du groupe climat de la Fédération protestante de France et universitaire, met en avant le travail d’individus qui ont porté ce sujet dans les institutions pendant 20 à 30 ans, ce qui a fourni un terreau favorable. La COP21 a permis de faire prendre conscience aux dirigeants d’Églises qu’il y avait là une question d’éthique théologique, d’éthique chrétienne appliquée, et que cela faisait partie de la mission de l’Église de s’engager sur ce terrain. La Fédération Protestante de France a un groupe de travail sur la justice climatique qui a rendu son rapport et a voté le désinvestissement des énergies fossiles lors de son synode national de 2016 à Nancy. « Je pense qu’il faut montrer une certaine patience vis-à-vis des institutions. On ne passera pas du niveau quasi zéro à l’exemplarité environnementale climatique en deux ans. Charge à nous maintenant, avec nos outils théologiques, avec nos petits fascicules œcuméniques comme Habiter autrement la création qui donne une base théologique solide et légitime, d’avancer de manière concrète. Et même chiffrée ! Il y a des églises allemandes ou scandinaves qui l’ont fait. Elles se sont fixées comme objectif de réduire leurs émissions de 80% d’ici 2050. Est-ce qu’on est capable de joindre les actes à la parole pour mettre en œuvre ce qu’on demande aux États ou aux individus ? C’est notre défi. Mais c’est un « beau » défi pour reprendre un adjectif utilisé par le pape dans son encyclique. »

 

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La deuxième session porte sur le thème « Quelle formation des décideurs pour une politique d’équilibre entre environnement, équité sociale, développement économique et valorisation culturelle ? »

 

Abd al Haqq Guiderdoni appelle les intervenants à parler des pratiques de formation à la protection de l’environnement vers un développement durable. Les aspects socio-économiques doivent aussi être abordés, à travers différentes expériences de responsables associatifs et de chefs d’entreprise qui ont pu mettre en pratique des projets combinant rentabilité économique, équité sociale et protection de l’environnement.

 

1. L’éducation à l’environnement pour les futurs leaders

2. La mise en œuvre du développement durable au sein de l’entreprise

3. Les perspectives pour les politiques publiques en Euro-Méditerranée.

 

Abd al-Qayyoum Guerre-Genton Directeur Général Adjoint de collectivité territoriale et membre de l’IHEI, insiste sur la responsabilité dans la gestion d’un développement durable, qui doit s’envisager avant tout à l’échelon de proximité. Cette responsabilité commune se traduit à tous les niveaux de la vie personnelle et familiale, ou par une responsabilité plus collective, au travail et dans la vie associative ou citoyenne. Les religions sont toutes dépositaires d’une connaissance particulière des interrelations entre la nature et l’homme, depuis l’origine du monde et à travers les civilisations. « C’est la raison pour laquelle les croyants peuvent apporter un concours tout particulier pour participer à la lutte contre les dérèglements des équilibres naturels. Ce caractère sacré que revêt la nature dans toutes les religions, tout comme le sont la vie ou la personne humaine, est indissociable de la mission que tout homme et toute femme doivent remplir sur cette terre. »

 

Abdalmajid Tribak, Directeur de l’environnement à l’ISESCO, qui a été un des acteurs majeurs de la déclaration islamique sur le climat, à souligné que les pays arabes font face, aujourd’hui plus que jamais, aux problèmes liés à la pénurie des ressources hydriques et biologiques et sont ainsi appelés à déployer davantage d’efforts et à renforcer la recherche scientifique en vue de dégager les mécanismes nécessaires pour parvenir à une sécurité environnementale, à travers la mise en œuvre des stratégies nationales et régionales et la prise en compte des dimensions socio-économique, législative, environnementale et culturelle.

 

Céline Louche, professeur à Audencia Business School, témoigne qu’il est aussi important de comprendre les interactions entre l’environnement, le social et l’économie, c’est-à-dire la nature et la complexité de ces interactions. Cette complexité liée au développement durable demande à repenser le management ainsi que le rôle et la place des futurs leaders. Les notions de ‘compétitivité’ et ‘d’efficience’ sont aujourd’hui au cœur des préoccupations dans la plupart des organisations. Trop souvent poussées à l’extrême, les valeurs humaines et les valeurs du développement durable ont tendances à s’estomper, à disparaitre. « Comment peut-on les réintégrer au centre de l’échiquier du monde économique ? »

 

Germinal Peiro, Député de Dordogne, informe les participants qu’il avait organisé, avec Joël Giraud, ici-même, à l’Assemblée Nationale, un atelier relatif à « la mise en œuvre du dialogue entre l’islam et la République ». Dans ce cadre, il avait invité les représentants de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques à présenter leur vision et leur positionnement et à échanger avec les parlementaires présents. Satisfaits de ces échanges, ils avaient décidé de les poursuivre, dans un second atelier relatif à « la prévention de la radicalisation par la connaissance, le dialogue et l’éducation » en Juin 2016. Ces travaux sur la culture, la place de l’homme dans le cosmos et dans la société, viennent en écho de l’engagement sur le terrain d’un élu parlementaire, au service d’une population à l’échelle locale comme Président du Conseil Départemental. Pour la protection de l’environnement et le développement durable, il s’agit de mettre en œuvre la maxime « penser global et agir local ». Au Conseil Départemental de Dordogne, de nombreuses actions pratiques ont été mises en œuvre, dans le domaine des transports, de la protection des espaces naturels ou du traitement des déchets. « Enfin, la Dordogne abrite le site de Lascaux, dont la réplique de la grotte à destination de la visite du public doit être inaugurée par le Président de la République dans les jours prochains, qui est un des plus anciens sites historiques de France et d’Europe, où culture, nature et place de l’homme dans l’univers sont intimement mêlés, et qui peut, constituer pour nous un exemple à méditer, sur le destin de l’humanité. »

 

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Yahya Pallavicini, Président de l’IHEI, remercie les participants, messieurs les députés Joël Giraud et Germinal Peiro, pour leur accueil, et Madame la sénatrice Bariza Khiari pour son soutien. Il conclut en citant un paragraphe de l’encyclique « Laudato Sì » du pape François : « S’il est vrai que les déserts extérieurs se multiplient dans le monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus considérables, la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure. » Il se dit particulièrement touché par la synthèse extraordinaire de cette phrase du paragraphe 217 sur la Conversion écologique. Cette synthèse peut être en effet, pour tout homme et toute femme de bonne volonté, la motivation d’une conversion providentielle et authentique : reconnaître sa propre crise, le désert extérieur et intérieur, pour répondre à une vocation, « miser sur un autre style de vie », avoir le courage de changer de mentalité vers une réorientation traditionnelle de l’être, conformément à ce que le pape François rappelle justement en donnant « le modèle de Saint François d’Assise, pour proposer une relation saine avec la création comme une dimension de la conversion intégrale de la personne ».