De l’esclavage de l’égo à la libération spirituelle : du possible au légitime

Permettez-moi, tout d’abord, au nom de tous les membres de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques, de remercier la communauté de l’abbaye de Ganagobie de l’accueil très chaleureux qu’elle nous fait chaque année lors de cette rencontre, désormais institutionnelle, qui constitue le point d’orgue des échanges intellectuels épistolaires que nous entretenons au fil de l’année.


Nous voudrions plus particulièrement remercier le Père René-Hugues pour sa grande disponibilité tant temporelle, que spirituelle, qui l’ont finalement amené à accepter le titre de l’intervention qui va vous être présentée dans quelques instants, et qui nous semble correspondre, du point de vue de l’islam et de l’une de ses grandes écoles spirituelles, à une vision plus équilibrée de la thématique qui nous est proposée. Nous vous prions de nous excuser, par avance, de ce que cette intervention ne fait que répéter, sous la forme particulière qui est la sienne, les choses que nous connaissons tous déjà mais dont nous pourrions, semble-t-il, tirer avantage dans nos vies en nous les remémorant ensemble au nom de Dieu. 


En effet, le titre proposé tout d’abord pour notre intervention par le Père René-Hugues, qui figure d’ailleurs encore aujourd’hui  dans le programme de la journée de demain sur le site internet de l’Abbaye de Ganagobie:   « libération spirituelle et conversion » et « comment considérer l’esclavage dans des sociétés à dominante religieuse ? » contenait, selon nous, le triple inconvénient de donner tout d’abord une certaine résonance à la tentation récurrente qui touche les occidentaux que nous sommes, de vouloir absolument catégoriser la  spiritualité en la dissociant, de facto, des autres catégories auxquelles nos mentalités sont généralement habituées, une tentation qui ne correspond, selon nous, en rien à une vision authentiquement religieuse et spirituelle. La notion de libération spirituelle sans aucun corollaire en préambule laisse, en effet, trop facilement la place à la confusion, si souvent constatée de nos jours, entre le psychisme et le spirituel. En la plaçant là, seule, sans aucune contrepartie on risque également de laisser entendre qu’elle pourrait être réalisée en dehors des moyens mis à disposition par la Providence divine dans le cadre sacré des révélations orthodoxes et de leurs traditions religieuses et spirituelles respectives. En prenant la « conversion » comme corollaire postérieur à la « libération spirituelle » et même en ne l’envisageant que sous l’angle de la signification militaire du terme, comme le rappelle un maître vivant du soufisme, de « conversion au centre » et non pas comme une tendance au prosélytisme étranger, lui aussi, à toute perspective véritablement religieuse et spirituelle, on inverse le processus: en effet, la conversion au centre, entendu comme une convergence au centre de notre être, est le préliminaire incontournable, le moyen indispensable à l’accession à la libération spirituelle qui est le but à atteindre.


Le deuxième inconvénient serait de rentrer une énième fois dans un débat sur cette question de la conversion devenu stérile, car ne correspondant pas à la vision actuelle de l’Eglise Catholique, seule institution religieuse constituée autour d’une hiérarchie pyramidale, représentée par une autorité unique et pouvant s’exprimer officiellement  d’une seule voix. Nous déplorons que cette dernière, malgré de nombreuses tentatives, notamment de la part de certains représentants musulmans dont nous sommes, pour un dialogue honnête et des échanges « par en haut », dans le respect mutuel avec les autres grandes religions, ait persisté à ne vouloir reconnaître la validité salvatrice d’aucune autre religion, ni « antérieure », ni « postérieure », et continue, dans les faits, à prôner le: « Extra ecclesiam nulla sallus », légitime au Moyen-âge mais qui, dans le monde d’aujourd’hui, en ces temps eschatologiques, n’a plus aucun sens et nuit, provisoirement - espérons le - et nonobstant les efforts réalisés ça et là, à la sincérité et rend, par conséquent, ce débat presque impossible.


Le troisième inconvénient, enfin, provient du fait que le traitement de la question relative à la façon de « considérer l’esclavage dans des sociétés à dominante religieuse ? » nous entraînerait immanquablement à parler soit d’un passé qui n’existe plus,  soit à affirmer, sans crainte de se tromper, que les sociétés à dominante religieuse n’existent tout bonnement plus dans le monde d’aujourd’hui. Cette possibilité et cette impossibilité nous amèneraient soit à faire une étude historique encyclopédique, chose qui existe sans doute déjà, soit à clore définitivement la conversation faute d’objet.


En effet:
-Que reste t-il effectivement de la Chrétienté, peut-on l’identifier avec l’Occident moderne ? Certes non !
-Peut-on identifier les différents régimes dictatoriaux des pays arabes ou les pseudos républiques Islamiques avec l’islam ? Certes non !
-Peut-on identifier l’état d’Israël d’aujourd’hui avec le Judaïsme ? Certes non ! 
-Peut-on nier la survivance, à différentes époques et jusqu’à la nôtre, de pratiques et de coutumes antérieures aux différentes révélations des traditions dites abrahamiques, qui nous concernent plus particulièrement, et notamment l’esclavage ? Là, encore une fois, non !


La question de l’esclavage pourrait être transposée indéfiniment à la manière d’une sorte « d’inventaire lugubre à la Prévert » qui passerait en revue toutes les horreurs produites par la propension de l’être humain, mi-ange, mi-démon, à suivre les mauvaises suggestions de l’Ennemi qui l’ont amené de l’état adamique primordial dans le  paradis terrestre, à la déchéance de l’histoire récente, suivant en cela  la marche descendante du cycle temporel qui avance inexorablement vers sa fin. Cette énumération indéfinie ne serait, nous semble-t-il, d’aucune utilité pratique pour résoudre les problématiques qui nous concernent plus directement et qui sont, en définitive, les mêmes, sous des formes différentes, que celles auxquelles ont été confrontées les générations qui nous ont précédés.


Ce qui, à nos yeux, semble par contre plus intéressant, c’est de tirer, pour aujourd’hui, les enseignements de la manière avec laquelle l’inspiration prophétique issue de Dieu Lui-même, a pu combattre et contrebalancer cette propension naturelle de l’être humain.  Un maître soufi contemporain dit: « Le seul antidote contre tous les maux, c’est la spiritualité ».  Nous ajouterons « aux même maux, les mêmes remèdes ». En d’autres termes il ne faut pas s’étonner que l’antidote se manifeste, pour qui y regarde de plus près, sous les formes apparemment différentes mais essentiellement identiques d’un rappel incessant, qui se révèle de façon visible dans les textes sacrés, à savoir la déclinaison sur tous les plans et domaines de la vie d’une répétition des même règles, des mêmes enseignements et des mêmes rites  sans cesse remis en actes, pour contrebalancer la tendance récurrente de l’homme à l’oubli.  « Nous n’avons pas fait descendre sur toi le Coran pour te rendre malheureux, mais comme un Rappel pour quiconque craint Dieu ; comme une Révélation de Celui qui a créé la terre et les cieux élevés. » (Coran sourate XX, versets 2 à 4). Il ne faut pas s’étonner non plus de retrouver dans les caractères, les enseignements et les comportements des différents envoyés de Dieu une certaine similitude qui les rattachent tous à la source divine unique, destinant le même message ainsi renouvelé, à une humanité dont l’unicité n’est pas  altérée par le changement accidentel des conditions spatio-temporelles qui ont déterminé le mode particulier d’expression de chaque forme religieuse. Il n’est pas étonnant, enfin, que, pour la phase cyclique  dans laquelle nous sommes, que les Hindous appellent le Kali-Yuga, l’âge sombre de l’humanité, et dont nous vivons aujourd’hui la phase ultime, cette similitude et cette répétition soient encore plus accentuées, du fait même de l’aggravation toujours plus importante de l’oubli des hommes. Elles se manifestent jusque dans cette filiation abrahamique symbolique qui lie les trois dernières révélations qui concernent bien les hommes de notre époque et leur procurent les moyens les mieux appropriés à leurs problématiques actuelles. « Chaque prophète envoyé par nous ne s’exprimait, pour l’éclairer, que dans la langue du peuple auquel il s’adressait. Dieu égare qui Il veut ; Il dirige qui Il veut ; Il est le Puissant, le Sage. » (Coran sourate XIV, verset  4)


En effet, le socle commun de la loi Mosaïque enseignée par la Thora reste toujours valide et n’a été aboli, ni par le Christianisme, ni par l’islam, qui l’ont au contraire confirmée et intégrée, et demeure la norme originelle qui fonde le droit actuel. L’enseignement et le sacrifice de Jésus (A S) contenu et décrit dans les Evangiles reste dans l’actualité d’un modèle de sainteté reconnu et même encore réalisé dans les ordres contemplatifs de l’islam et peut servir de modèle à tous les croyants des différentes confessions. D’ailleurs, la dévotion à Marie et son fils est encore très courante chez les simples croyants musulmans. La sacralisation de chaque instant de la vie vécue sans catégorisation systématique, à l’exemple de la vie du Prophète Muhammad (Saws), la pratique quotidienne des cinq piliers par les musulmans, l’acceptation de la soumission à la volonté de Dieu, qui est la signification étymologique du mot islam, l’obligation de la recherche de la Connaissance de Dieu par une ouverture sur le monde comme lieu épiphanique, peuvent être un rappel salutaire pour tous les croyants sincères des autres religions, sans qu’ils doivent pour autant adhérer à cette forme islamique particulière.


Dieu, dans le saint Coran, s’adresse à nous: « Celui qui sait que la Révélation que ton Seigneur a fait descendre sur toi est la vérité, serait-il semblable à l’aveugle ? Seuls réfléchissent ceux qui sont doués d’intelligence, ceux qui observent fidèlement le pacte de Dieu et ne violent pas son alliance ; ceux qui maintiennent les liens que Dieu a ordonné de maintenir ; ceux qui redoutent leur Seigneur et qui craignent que leur compte ne soit très mauvais ; ceux qui recherchent constamment la Face de leur Seigneur ;  ceux qui s’acquittent de la prière ; ceux qui font l’aumône, secrète ou publique, avec les biens que nous leur avons accordés ; ceux qui repoussent le mal par le bien: voilà ceux qui posséderons la demeure finale, les Jardins d’Eden. » (Coran sourate XIII, versets 17 à 23)


Même si les révélations ont toujours répondu, comme nous venons de le voir, de façon efficace, du fait même des modalités inhérentes à la vie humaine en société, en termes de législation et d’organisation sociale, ces domaines particuliers, qui concernent le passage transitoire de l’être dans l’existence humaine, ne constituent pas à proprement parler leur but principal. Leur but premier est de permettre à chaque homme et à chaque femme croyants de gagner le salut de l’âme et la félicité dans l’Autre monde, et pour certains d’entre eux, de les conduire à la sainteté en les préparant à mourir à eux-mêmes et à la vision d’un monde séparé de Dieu, afin de renaître, déjà dans ce monde avant l’Autre, à une réalité spirituelle dont la vie terrestre n’est qu’un reflet symbolique. « Ceux qui préfèrent la vie de ce monde à la vie dernière détournent les hommes de la voie de Dieu et ils voudraient la rendre tortueuse: voilà ceux qui se trouvent dans un profond égarement. » (Coran sourate XIV, verset 3)


Pour la plupart des hommes et des femmes d’aujourd’hui, devenus davantage observateurs médiatisés qu’acteurs réels de leur propre vie, c’est le monde et les autres  qui doivent changer et non pas la vision ou les préjugés  que l’on a tant de soit même que des autres et du monde. Le principal préjugé, qui concerne plus particulièrement notre époque contemporaine, consiste à réduire l’homme à sa seule individualité et partant, à ne plus considérer comme champ de conscience que le moi, l’égo.

C’est ce qui est parfaitement décrit dans cet extrait de la lettre de remerciement que le Shaykh ‘Abd al-Wâhid Pallavicini, Président d’honneur de notre institut, a adressée en réponse à l’invitation qui lui avait été faite par le Père de Lacheisserie à participer à ce colloque: « Je vous remercie pour le programme des rencontres interreligieuses organisées par la Monastère de Ganagobie en juin prochain. Les thèmes envisagés sont d’une importance vitale pour que la dimension religieuse et spirituelle ne s’éteigne pas complètement chez les hommes et les femmes contemporains. L’aplatissement des valeurs et l’homologation de la mentalité, qui sont proposés dans tous les domaines de la vie, conduisent inexorablement à l’esclavage et à l’idolâtrie de l’égo. Toutes les religions, au contraire, ont toujours fourni les moyens d’une véritable libération en ce monde en vue de l’Autre. »

En effet, par cette « homologation » de la mentalité, ne viendrait-on pas à penser que les religions, malgré les exhortations divines sans cesse renouvelées au fil de l’histoire humaine, malgré le sacrifice et l’exemple de tous les envoyés de Dieu depuis Adam jusqu’à Muhammad (que la paix de Dieu soit sur eux) et de celui des saints et des sages qui ont tous toujours et partout été combattus et parfois même tués au sein de leur communauté et de leur propre famille, n’en viendrait-on pas à penser que les religions ont failli et n’auraient pas réussi à rétablir les hommes dans leur véritable identité, identité qui est celle d’avoir été faits à l’image et à la ressemblance du Miséricordieux ? N’en viendrait-on pas à attribuer à Dieu Lui-même ainsi qu’à Ses envoyés, le fait que les messages ainsi adressés aux hommes n’ont pas toujours été acceptés et suivis par tous, permettant par là-même la perpétuation au fil du temps de ces horreurs évoquées plus haut ? N’en viendrait-on pas à penser que le « mal » a fini par prendre le dessus et aurait neutralisé l’antidote, et qu’il faudrait trouver d’autres solutions, strictement humaines celles-là ?


Il n’en est rien en fait, et c’est là toute la difficulté pour les hommes de la fin des  temps, qui, tels les bâtisseurs du Temple de Salomon, se trompent sur la nature réelle de la pierre qu’ils rejettent de prime abord et qui deviendra, à la fin du chantier, la clef de voûte de tout l’édifice. Cet édifice, représentation macrocosmique du réceptacle de la présence divine, est le symbole de la réalité spirituelle de l’homme qui est décrite par Jésus (A S) qui dit aux prêtres: « Détruisez ce temple et en trois jours je le reconstruirai ». Ce n’est plus seulement cette pierre qui est rejetée aujourd’hui, mais tous les matériaux nécessaires au chantier, et ce faisant, tout l’édifice, réceptacle de la Présence divine. Matériaux qui sont rejetés par la plupart des gens, soit par indifférence, soit par ignorance  et parfois même de façon délibérée. L’indifférence découle principalement de l’extinction presque complète de la dimension religieuse et spirituelle chez les hommes et les femmes contemporains que le Shaykh ‘Abd al-Wâhid Pallavicini redoutait dans l’extrait de sa lettre lu il y a quelques instants. L’ignorance, quant à elle, peut être celle des religieux eux-mêmes qui se sont laissés influencer, au fil du temps, par une vision pharisienne symbolisée par l’attitude des prêtres devant le message apporté par Jésus venu revivifier, par l’Esprit, une lettre devenue morte. Cette dernière tendance n’est pas exclusive aux prêtres juifs et se retrouve malheureusement au sein de toutes les communautés religieuses. L’ignorance peut se loger aussi dans le fait de succomber aux coups de butoir de la sécularisation grandissante et de perdre, malgré la préservation des apparences, le caractère d’une opérativité religieuse et spirituelle réelle en laissant une place de plus en plus grande dans nos mentalités à une vision égocentrique et humaniste, au lieu de la conception théocentrique authentiquement religieuse et spirituelle. C’est de cette vision déformée que découlent principalement les tendances d’instrumentalisation idéologiques des religions, la composante plus « politique » n’en étant qu’une parmi tant d’autres.


L’Envoyé de Dieu, le Prophète Muhammad, adressait souvent, de son vivant, cette prière à Dieu: « Ô mon Dieu montre moi les choses telles qu’elles sont et non pas telles que je me les imagine ». Toute la question de l’esclavage de l’égo et de la libération spirituelle est résumée dans cette prière. Tout comme elle pourrait également l’être par la prière que Jésus a prononcée avant que l’on ne vienne le chercher pour son procès: « Si cette coupe pouvait s’éloigner de moi… que Ta volonté s’accomplisse et non pas la mienne » ou comme toute les prières que les envoyés ont faites à Dieu afin de guider les hommes, non vers l’idée qu’ils auraient pu se faire de la guidance, mais plutôt en se rendant disponible, par une transparence totale, à la transmission d’une lumière divine. 


Un maître soufi contemporain nous a souvent répété, « qu’en principe, tous les êtres humains pouvaient-être candidat à leur propre réalisation spirituelle, c’est-à-dire à leur propre libération spirituelle et à la réalisation de la sainteté qui est justement l’image et la ressemblance du Tout Miséricordieux dans l’homme, mais que les conditions particulières de notre époque, proche de la fin et éloignée de la connaissance du Principe, engendraient une impossibilité  de fait pour la plupart d’entre eux ; ceux-ci n’ayant même plus la moindre idée de ce dont il s’agit, refusent alors les moyens mis à leur disposition par la Providence divine. Ils rejettent les religions ou les transforment en les instrumentalisant afin de donner corps, avec les meilleures intentions du monde, à leurs  propres idées individuelles, ce qui entraîne une confusion générale dans la société. Si cette confusion et les maux qui y sont liés peuvent prendre corps c’est justement parce que la plupart des hommes ne sont plus religieux et ne cherchent plus à correspondre au modèle prophétique de transparence ». Ce maître ajoute que « pour pouvoir il faut vouloir, et que pour vouloir il faut croire et que pour croire il faut être ! »  L’être dont il s’agit  n’est autre que le reflet dans l’homme  de l’Etre, qui n’est autre que Dieu lui-même en tant qu’Il se révèle au monde et dont ce dernier, avec tout ce qui s’y trouve, tire toute sa réalité. C’est en vertu de cet Etre divin que  l’on parle, pour l’homme, de l’image et de la ressemblance de Dieu. La foi, don gracieux de Dieu, et qui comme tel nous appartient vraiment, permet par une intuition du cœur, de prendre conscience à la fois de la limitation ontologique dans laquelle nous nous trouvons et, dans le même temps, que Dieu a fait l’homme « capable » de Lui, c’est-à-dire de participer librement à Sa réalité, et de déboucher sur une incommensurabilité mystérieuse mais néanmoins accessible.


Lâ ikrâha fi-d-dîn dit le Coran, « point de contrainte en religion ». « La vérité se distingue par elle-même de l’erreur » ajoute même le texte sacré de l’islam. Dieu, en effet, s’adresse par la foi au cœur des hommes et à l’intelligence qu’Il leur a conférée. Il adresse à ceux qu’Il aime les paroles de l’amour destinées au cœur et les paroles de la loi destinées à l’intelligence. Or le cœur et l’intelligence sont les deux faces d’une même réalité, et c’est cette polarisation de la foi entre ces deux termes qui détermine à son tour une autre polarisation entre le libre arbitre et la responsabilité qui devraient être indissociables dans la conscience des hommes. C’est là qu’intervient la notion du possible et du légitime. Tout est possible, même le pire malheureusement, pour le libre arbitre humain dans le domaine humain, sinon il ne serait pas vraiment libre. Si cette liberté n’est pas mise en face de la responsabilité, elle peut devenir une possibilité négative qui n’est rien d’autre qu’une impossibilité. Cette parodie de possibilité n’est à son tour qu’une contrefaçon de la Réalité avec toutes les conséquences négatives pour l’homme et la société que cela entraîne. C’est cette notion, du possible et du légitime, qui devrait déterminer, en nous, la différence que l’on doit faire entre la Vérité et l’erreur, entre la Connaissance et l’ignorance, entre la civilisation et la barbarie, entre les pratiques orthodoxes et les pratiques coutumières et tribales, et enfin entre la soumission à la Sagesse divine et « l’esclavage et l’idolâtrie de l’égo qui conduisent  à la révolte individuelle, à l’aplatissement des valeurs et à l’homologation des mentalités dans un sens anti religieux » comme il nous a été rappelé plus haut.


Le vouloir et le pouvoir, quant à eux, n’appartiennent seulement et réellement qu’à Dieu qui y fait correspondre, par la transmission de Sa Connaissance dans l’homme, cette aspiration supranaturelle vécue et décrite sous la forme d’un Rappel par les Prophètes et les saints. C’est, en effet, seulement par participation à l’Etre de Dieu et Ses attributs que l’homme « veut » et « peut » correspondre à sa vocation réelle qui est celle de réaliser cette Connaissance que Dieu a mise en lui et ainsi, de surcroît, être libéré de l’esclavage du point de vue limité de l’égo. Encore faut-il, comme nous l’a enseigné récemment un autre maître soufi « ne pas souscrire à la prétention de la limitation de  l’égo à connaître Dieu et à Le voir par elle-même, mais plutôt souscrire à l’attitude prophétique de connaître et de voir Dieu comme Il Se connaît et Se voit Lui-même, ce qui présuppose une mort au point de vue individuel limité, et ainsi laisser la place en nous à la seule Vision divine ».


C’est, en définitive, par la conversion permanente à Dieu dans la servitude spirituelle véritable que se réalisent la libération de l’esclavage de l’égo et la délivrance spirituelle éternelle:


« Proclame la louange de ton Seigneur ! Sois au nombre de ceux qui se prosternent ! Adore ton Seigneur, jusqu’à ce que la certitude te parvienne ! » (Coran sourate XV, versets 98 et 99)