La religion immuable


Les conceptions de l’écologie moderne ont l’habitude d’opposer l’homme à son milieu, en prétendant sauver celui-ci de celui-là. Ce faisant, elles ignorent non seulement que tous deux, l’homme et le milieu, font partie d’un tout que l’on peut comprendre proprement comme la nature, mais elles oublient en outre quelle est la vraie nature du monde et quelle est la vraie nature de l’homme.

 

Nous devrions peut-être nous référer au Moyen Age chrétien pour retrouver encore en Occident des conceptions qui reconnaissent à l’homme et à la nature les rôles qui lui reviennent respectivement. Des distinctions comme celle entre natura naturans et natura naturata, où celle contenue dans la triade spiritus, anima, corpus, font bien comprendre à quel point le sacré entre dans la nature véritable de l’un et de l’autre, et nous aident à aborder le thème qui nous est ici proposé : celui de la « religion naturelle ».

 

L’hindouisme, la première Révélation par ordre chronologique, et la plus proche des origines de l’humanité, nous donne la notion de Sanathana Dharma ou « Loi Immuable », c’est-à-dire d’une Tradition Primordiale qui, en même temps, transcende et sous-tend toute doctrine religieuse orthodoxe. Cette formulation est connue aussi en Occident comme la Sophia Perennis dont parle Saint-Augustin, et que nous, musulmans, appelons dîn al-qayyimah, « Tradition Axiale », selon l’expression du Coran qui, en tant que dernière Révélation, semble vouloir en conclure le cycle en

complétant le symbole du « Zéro métaphysique ».


Du sommet de ce cercle métaphysique, il semble en effet qu’on soit descendu dans la manifestation de la matérialité du monde et de l’homme, jusqu’à arriver au point crucial d’intersection des coordonnées spatio-temporelles, comme pour dessiner cette croix ansée ou égyptienne, symbole d’une antique sagesse ou d’un savoir oublié.

 

En revanche, le sacrifice du Christ est toujours présent. Et, selon un adage chrétien dont l’Eglise orientale orthodoxe se souvient encore, « si Dieu s’est fait homme, c’est pour que l’homme se fasse Dieu », tandis que, malheureusement, cette deificatio ou théosis semble être niée à l’homme occidental moderne chrétien catholique.

 

C’est cette « catholicité » qui, dans sa signification étymologique d’« universalité », est aussi revendiquée par l’islam ; non seulement parce que son message, comme celui du Christ — dont la figure fait partie intégrante de la doctrine islamique — s’adresse indistinctement à tous les hommes de la terre — sans pour autant prétendre qu’il doive y avoir conversion générale —, mais justement parce que ce message appelle à une convergence naturelle « vers l’Un », le Dieu unique, et donc le même pour toute l’humanité croyante et non croyante, dans le respect de ses Hypostases, Noms, Qualités ou Attributs propres aux diverses Révélations.

 

C’est cette conception de l’unicité de Dieu, en tant que seule réalité et seule vérité sacrale, qui nous fait retrouver la « nature » effective du monde, comme Sa création ou manifestation, et de l’homme, comme Son vicaire et représentant sur terre. De ce point de vue, et seulement de celui-là, nous pouvons comprendre le contenu du témoignage de foi islamique comme expression de la « religion immuable » : lâ ilâha illâ -Llâh, Muhammadun rasûlu- Llâh : Il n’y a pas de dieu si ce n’est Dieu, et Muhammad est Son envoyé.

 

En effet, il n’y a pas, comme on le défend aujourd’hui selon les conceptions évolutionnistes modernes, de « religion naturelle », mais il est naturel pour l’homme d’être religieux, c’est-à-dire de se rattacher, justement à travers la religion, au Principe créateur dont il descend comme créature faite à Son image et à Sa ressemblance ; comme il est naturel pour l’homme d’aspirer à la réalisation de sa nature spirituelle véritable, celle qui, dans le christianisme, est appelée la Nature divine de Jésus.

 

Et c’est justement de là, de ce que les chrétiens appellent l’incarnation du Christ, et que nous avons défini comme le point crucial d’intersection des coordonnées spatio-temporelles, qu’il faut repartir pour remonter le chemin naturel des cycles des Révélations, au lieu de se laisser engloutir par le trait inférieur de la dimension verticale de la croix, direction qui conduit à idolâtrer l’homme et le monde comme tels. C’est pour cela que le Saint Coran, ultime expression de la Miséricorde divine, se réfère au Christ en tant qu’« Esprit de Dieu ».

 

Chaque Révélation est une nouvelle création qui redonne à la nature déchue sa dignité originelle, au moins relativement à celui qui bénéficie d’une telle Révélation. Ainsi, si tous les hommes étaient vraiment religieux, les soi-disant « problèmes écologiques » cesseraient aussi de subsister « objectivement ». En effet, ceux-ci, loin de constituer quelque chose de purement matériel, sont comme l’extériorisation du manque de pureté de l’homme déchu ; d’autre part, le « purisme » auquel visent certains écologistes est purement apparent et donc luciférique : la vraie pureté est en effet donnée par la transparence des symboles, et la Révélation accorde justement la capacité de bénéficier de nouveau des réalités naturelles en tant que « Vestiges de Dieu », selon l’expression de Saint Bonaventure. En conséquence, l’idéal des écologistes s’éloigne de la transparence aux archétypes encore plus qu’un monde pollué qui montre au moins les signes évidents de deux tendances opposées.

 

A propos de la contribution islamique au respect de la nature, je ne pourrais faire mieux que de citer certains des thèmes identifiés par un colloque qui s’est tenu il y a quelques années à Venise. Dans un des groupes de travail furent proposés les points suivants :

 

La nuisance à l’environnement comme nuisance morale,

— Le concept de Création et sa valeur écologique,
— La Miséricorde, la Justice et l’Amour envers la Création,
don de Dieu,
— La crise de l’environnement comme crise morale,
— La Loi divine et l’obéissance de l’homme dans
l’accomplissement de son devoir comme gardien de la Création

— nous dirions : Vicaire de Dieu, khalîfat Allâh.

 

Les points qui sont identifiés ici sont sûrement très stimulants, à condition toutefois que l’on ne prétende pas les aborder avec le préjugé selon lequel les diverses religions exprimeraient des perspectives totalement irréductibles. En effet, il est inutile de se demander, comme pourtant on l’a fait à l’occasion d’un tel colloque, quelles sont les conceptions de la grâce divine, de l’amour ou du pardon qui sont propres respectivement aux juifs, aux chrétiens et aux musulmans, quand on sait que Dieu ne dit pas des choses différentes à l’homme, unique créature faite à Son image et ressemblance, et qu’Il ne donne pas « un » aux juifs, « deux » aux chrétiens et « trois » aux musulmans, selon une conception évolutive de ces religions qui ne sont alors plus comprises comme irruptions du sacré dans le monde, comme manifestations du Verbe divin lui-même, donc complètes et parfaites.

 

En effet, l’erreur est trop commune de considérer les différentes Révélations comme des perspectives dérivant de différents systèmes conçus par l’homme, sinon directement inspirées par un dieu particulier propre à chacune d’elles. Une fois les différences dogmatiques nivelées sur le plan de simples visions idéologiques, on tend alors à vouloir les annuler comme des barrières fastidieuses et inutiles. Au contraire, en vérité, ce sont justement les formes rituelles et les formulations « dogmatiques » de la doctrine qui constituent la spécificité des différentes Révélations, tandis qu’il ne peut absolument pas y avoir de différences entre ces dernières, pour ce qui est des principes premiers ; autrement, on tombe dans des conceptions absurdes, comme par exemple celle qui consiste à attribuer, ainsi qu’on l’a dit, à chacune des Révélations, son propre dieu, ce qui revient à réduire l’œcuménisme non plus à un dialogue inspiré par une tension métaphysique commune, mais à une négociation diplomatique entre les représentants de ce qui, dans la meilleure des hypothèses, ne serait que différentes formes de « monolâtrie ».

 

L’islam n’est pas seulement le troisième monothéisme abrahamique, l’ultime Révélation ; il embrasse toutes les formes traditionnelles orthodoxes, depuis Adam, premier prophète islamique, jusqu’à Muhammad, « Sceau de la prophétie ». Nous pouvons dire que l’universalité intrinsèque à chaque Révélation authentique se présente en mode explicite dans la dernière, ce qui est bien exprimé par les paroles évangéliques selon lesquelles « il n’y a rien de caché qui ne doive être manifesté ». Ainsi, la récupération de la primordialité adamique, but de toute Révélation, est présente a priori dans la tradition islamique, et l’homme, soumis à la Loi divine, est par cela-même en harmonie avec l’ensemble du cosmos, lui aussi soumis à une telle Loi. Il n’y a donc rien de plus étranger à l’islam que les préoccupations écologiques actuelles, qui, à cause de leurs limites naturalistes, tentent de résoudre certains problèmes de l’extérieur, parfois avec des artifices plus anti-naturels que les nuisances à l’environnement elles-mêmes. Le naturalisme est, par ailleurs, la racine de l’idolâtrie, dans la mesure où il tend à considérer le monde comme séparé de Dieu.

 

On ne peut pas faire porter à la tradition judéo-chrétienne la faute d’avoir provoqué la détérioration de l’environnement, parce que ce ne sont certainement pas les traditions divines qui peuvent causer quelque dommage ou quelque crise, tandis que ce sont seulement les hommes, justement parce qu’ils ne sont plus religieux, parce qu’ils ne sont plus de vrais juifs, de vrais chrétiens ou de vrais musulmans, qui produisent de telles aberrations, et qui parfois se cachent aussi derrière les religions pour les accuser d’avoir fomenté les guerres du passé ou de fomenter celles du présent.

 

Ce qui a été dit pour l’écologie vaut aussi pour les idéologies pacifistes modernes : en effet, ces dernières aussi abordent le problème de l’extérieur, en prétendant réaliser une paix en dehors de la soumission à la Loi divine — rappelons-nous que le mot « islâm » signifie, en même temps, soumission à Dieu et Paix — soumission qui comporte comme conséquence immédiate la paix, mais, selon la parole du Christ, « non comme la donne le monde. »

 

En conséquence, les conflits n’adviennent jamais entre les véritables croyants des religions orthodoxes, surtout si l’on croit que le Dieu unique en est l’origine et la raison d’être, tout comme la connaissance de Dieu est le but, non seulement de la religion, mais de la vie humaine elle-même ; sans vouloir identifier le judaïsme ou le christianisme avec l’Occident, ni l’islam, seule autre vraie religion universelle, avec l’Orient, nous devons dire que les dommages, imités ensuite et peut-être aussi accentués par le reste du monde, proviennent seulement de la conception athéo- matérialiste propre à notre monde moderne, sécularisé et désacralisé.

 

L’enseignement traditionnel selon lequel la connaissance de Dieu est le but de la vie humaine offre la réponse la plus élevée et la plus synthétique à toute question écologique mal posée. Tout mal est en effet la conséquence de l’ignorance de Dieu ; il ne s’agit naturellement pas d’une connaissance conceptuelle, juxtaposée de l’extérieur, mais, au contraire, de la vraie transparence intellectuelle de l’être. Les dichotomies apparaissent seulement d’un point de vue relatif, tandis qu’en vérité, tout se réduit à un enseignement divin, et toute la réalité se dissout, sans « résidus » ni « scories », dans la Connaissance, sans pour autant cesser d’être ce qu’elle a toujours été ; ce qui tombe, ce sont seulement les voiles de l’ignorance qui n’ont jamais eu de réalité effective.

 

Ainsi, nous cherchons désormais à sauver l’environnement, comme nous avons cru sauver le monde et l’humanité, indépendamment du véritable « salut » de l’homme, qui pourra seulement s’accomplir à travers la grâce divine, si nous savons attendre, au-delà des avènements eschatologiques imminents dont nous voyons les signes dans une époque antéchristique, la venue de ce Messie, ultime avatâra des hindous et boddhisattva des bouddhistes authentiques, que nous tous, juifs, chrétiens et musulmans sauront reconnaître — grâce à la discrimination que nos situations confessionnelles et nos pratiques respectives nous permettront encore, dans la mesure de notre adhésion sincère à celles-ci — dans la figure du vrai Christ, Sayyidunâ ‘Isâ (‘alayhi- s-salâm).