Perspectives musulmanes contemporaines sur le dialogue avec l’Occident


Dans le contexte international actuel, marqué par la diversité culturelle et la pluralité religieuse, le risque est grand de voir se transformer progressivement, au point de se confondre, la mondialisation en standardisation, le pluralisme en division, l’unité en uniformisation. Une telle confusion représenterait non seulement un appauvrissement évident du patrimoine spirituel, intellectuel, culturel et humain qui constitue la richesse réelle de l’humanité, mais également une dégradation préoccupante des échanges entre les peuples et entre les religions, jusqu’à conditionner négativement, par l’opposition de leurs différences exacerbées, les possibilités de reconnaissance mutuelle qui fonde toute coexistence pacifique.

Cependant, les impératifs politiques et économiques ne peuvent occulter la longue histoire des rapports culturels et des échanges intellectuels qui ont permis de réunir les deux rives de la Méditerranée, notamment dans l’Andalousie et la Sicile du Moyen Age, et qui vont bien au-delà des seuls aspects diplomatiques, politiques, économiques ou militaires qui déterminent les relations internationales contemporaines. L’histoire de la culture islamique, dans cette zone de rencontre et d’interaction entre les civilisations et les religions, montre comment la présence de croyants et de croyantes, acteurs d’une entente entre les peuples d’Orient et d’Occident, a contribué au développement d’un patrimoine spirituel et culturel d’une valeur inestimable pour l’humanité entière.

 

L’universalité du message spirituel de la Révélation islamique est à l’origine d’une communauté traditionnelle à laquelle appartiennent des hommes de langues, de races, de nationalités et de cultures très variés, qui partagent avec les autres civilisations traditionnelles des principes spirituels communs. Dans ce sens, le bassin méditerranéen a représenté un espace privilégié de communications interpersonnelles et de convergences intellectuelles d’un niveau exceptionnel entre les communautés religieuses du monothéisme abrahamique, judaïsme, christianisme et islam, qui ont participé ensemble à l’épanouissement d’une civilisation euro-méditerranéenne, garantissant l’expression d’une sagesse traditionnelle de nature universelle, au sens d’ « orientée vers l’Un » (versus unum). On sait que, pendant la période médiévale, les savants musulmans transmirent à l’Occident les sciences traditionnelles de l’Orient ainsi que l’essentiel de la pensée grecque, à partir du mouvement de traductions et de commentaires inauguré avec la fondation de la « Maison de la sagesse » (bayt al-hikma) à Bagdad, sous le calife abbasside al-Ma’mûn – dont le père Hârûn ar-Rashîd (764-809) entretenait des relations avec Charlemagne et l’empereur de Chine. Par l’intermédiaire de l’Andalousie et de la Sicile médiévales, la tradition islamique a pu jouer un rôle de revivification spirituelle et de transmission intellectuelle à l’égard de l’Europe, assumant une fonction de pont entre l’Orient et l’Occident, qui a permis d’établir un niveau élevé de relations entre les civilisations de la Méditerranée. Dieu révèle dans le Coran: Dis: « A Dieu appartiennent l’Orient et l’Occident. Il guide qui Il veut sur une voie droite. C’est ainsi que Nous avons fait de vous une communauté médiane afin que vous soyez témoins pour les hommes et que l’Envoyé soit témoin pour vous. »1

 

En effet, de part et d’autre de la Méditerranée, les élites intellectuelles et chevaleresques du Moyen Age avaient appris, tout en s’affrontant, à se connaître et à s’estimer, non seulement en vertu de leur noblesse d’âme, mais aussi grâce à la reconnaissance mutuelle de leur tradition religieuse respective, dans la conscience de l’Unicité de Dieu. Ces hommes traditionnels envisageaient la vie spirituelle dans la perspective d’une aspiration à la sainteté qui unie contemplation et action, donnant la primauté à la première par rapport à la seconde. Cette convergence de points de vue apparaît de manière évidente à travers la célèbre rencontre, en 1219, à Damiette en Egypte, entre saint François d’Assise et le Sultan Malik al-Kâmil, tous deux hommes d’une grande noblesse d’esprit et de caractères comme celle que l’on retrouvera quelques siècles plus tard chez une autre figure exemplaire de dialogue et d’ouverture dans l’engagement spirituel: l’Emir Abd el-Kader. La table ronde de ce soir est en quelque sorte placée sous leur égide, que ce soit dans le contexte de la commémoration du 200ème anniversaire de la naissance de l’Emir, ou avec cette image significative qui illustre notre conférence.

 

Au-delà d’un attachement nostalgique, voire de l’idéalisation anachronique d’une gloire que l’on croirait perdue ou à reconquérir, ces quelques exemples et épisodes significatifs, tirés de la rencontre des civilisations dans une histoire partagée entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie, nous permettent d’envisager la question du dialogue entre Islam et Occident à la lumière de la vocation spirituelle et de la responsabilité religieuse que tout croyant a le devoir de témoigner et d’assumer au sein des sociétés où il vit, quel que soit le contexte spatio-temporel. Dans la perspective islamique, les différences entre les civilisations et entre les religions authentiques sont perçues et vécues comme les manifestations multiples d’un message essentiellement unique, qui a été adressé par Dieu à des peuples vivant dans des lieux et des temps différents. Un verset du Coran rappelle clairement l’intention, la méthode et la finalité qui sous-tendent la rencontre et l’échange entre les croyants, que ce soit au sein leur communauté ou dans leurs rapports avec les autres communautés traditionnelles et les hommes de manière générale: A chacun d’entre vous, Nous avons accordé une loi et une voie, et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté unique, mais Il a voulu vous éprouver à travers ce qu’Il vous a révélé ; faites montre d’émulation dans les œuvres pies, c’est auprès de Dieu que vous serez tous ramenés. Alors Il vous informera sur l’objet de vos différences.2

 

Contrairement aux interprétations déviées et hétérodoxes du fondamentalisme intégriste, qui instrumentalise certains aspects mal compris de la doctrine, ou d’autres idéologues partisans d’un prétendu « choc des civilisations », les différences entre les religions et entre les civilisations ne sauraient avoir pour conséquence une lutte effrénée et sans merci pour la victoire de sa propre cause. Il s’agit bien plutôt, selon le Coran, de « rivaliser dans les bonnes actions », de s’ouvrir, sans hostilité ni présomption, à la discipline religieuse et à la tension spirituelle vers la connaissance et la réalisation commune du Bien suprême qui n’appartient à personne, de manière exclusive et absolue. La rencontre entre civilisations différentes porte en elle les possibilités d’une reconnaissance mutuelle non seulement de cette « bonté et piété des œuvres » mais surtout de l’Unique Bien, Dieu Lui-même, dans la mesure où les hommes sont appelés à honorer leur nature originelle, en apprenant à coexister et à coopérer dans l’intelligence et l’honnêteté de l’Esprit. Pour l’islam, les relations entre les hommes et entre les peuples reposent sur un échange intellectuel et une harmonie spirituelle qui se réalisent et s’effectuent sous le regard de Dieu, unique source de Connaissance. Cette relation de connaissance entre les peuples, qui reflète dans ce monde le lien spirituel des hommes à Dieu, est la base d’une coexistence pacifique naturelle, synonyme d’unité dans la diversité, qui implique la reconnaissance et le respect des différences voulues et harmonieusement ordonnées par la sagesse divine: Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et Nous vous avons établis en peuples et en tribus pour que vous appreniez à vous connaître. Le plus noble d’entre vous, aux yeux de Dieu, est le plus pieux. Et Dieu est Savant et bien Informé.3

 

De nombreuses confusions, quant à la nature réelle de la religion et à sa fonction, sont encore alimentées par les multiples contrefaçons et instrumentalisations dont les messages religieux font l’objet, à des fins tout autres que spirituelles. Dans une telle approche réductrice, les qualificatifs « culturel » et « religieux » apparaissent comme étant presque synonymes, au point de devenir interchangeables au gré des multiples étiquettes et des catégories sociologiques qui traduisent ce que l’on appelle la « crise identitaire » de l’homme contemporain. Cette confusion intellectuelle correspond néanmoins à une tendance de plus en plus prononcée au sein des sociétés modernes, où la « recherche d’identité » sert de leitmotiv à l’affirmation du « moi » en quête du bien-être et du « développement personnel ». On assiste ainsi à une sorte de malaise et à des conflits internes psychologiques chez nombre d’individus qui se sentent partagés entre plusieurs tendances ou préférences identitaires.

 

C’est ce qui explique, en particulier, que l’on continue encore trop souvent d’opposer Islam et Occident, en s’imaginant qu’ils sont incompatibles, sur le plan social ou sur le plan individuel. Ainsi, une même personne, pense-t-on, aurait grand mal à réunir en elle ces deux aspects: être musulman et occidental. Sans parler de l’identification abusive de l’Islam avec l’Orient, du Christianisme avec l’Occident, ce qui ne fait qu’ajouter à la confusion et à la peur de l’affrontement qui sont déjà fortement répandues. Toutes ces conceptions ne cachent-t-elles pas l’idée sous-jacente selon laquelle l’Islam serait nécessairement étranger à l’Occident ou à l’Europe, contrairement à la réalité des faits et à l’exemple harmonieux que plus de 10 millions de citoyens musulmans européens représentent ? Le dialogue entre Islam et Occident existe pourtant bel et bien à travers le mariage subtil qui lie la foi en Dieu, la pratique religieuse, la culture et la citoyenneté, dans l’unité profonde de l’identité spirituelle et de la dignité humaine qui caractérisent la vie de tout être, homme et femme sur cette terre.

 

L’identité d’un musulman en Occident, en Europe, est l’identité d’un homme ou d’une femme qui croit en certains principes spirituels, valeurs universelles, règles doctrinales. Cet homme ou cette femme naît et grandit, étudie et travaille, aime et prie, aux côtés de ses concitoyens, en respectant les lois de son pays, et en contribuant à enrichir sa société et la culture de son peuple. Sa communauté fait partie intégrante de la société civile, sa religion fait partie intégrante du pluralisme confessionnel, sa culture fait partie intégrante du multiculturalisme occidental.

 

Pour un croyant, qu’il soit juif, chrétien, ou musulman, l’identité tire son inspiration et sa forme ontologique du décret du Créateur, qui a offert à l’homme le don miraculeux de la vie, le souffle de l’Esprit qui guide les actions des créatures dans leurs responsabilités terrestres. L’identité nationale, quel que soit le pays d’Europe, ne semble pas contraster avec le caractère identitaire d’une personne religieuse. Au contraire, la spécificité nationale et la spécificité religieuse sont naturellement compatibles et complémentaires, y compris dans un Etat laïque, comme elles devraient l’être dans un Etat confessionnel, à condition que ces deux systèmes soient cohérents avec le respect de la liberté et des diversités religieuses et culturelles, en évitant toute discrimination. Les problèmes naissent seulement quand apparaît l’exclusivisme intolérant chez des laïques ou des religieux qui, contrairement à leur nature, veulent injustement imposer à l’identité de l’autre un choix obligé d’abjuration et de conversion, d’assimilation et d’intégration.

 

Chez un musulman occidental ou européen, la doctrine religieuse et les devoirs de citoyenneté se conjuguent parfaitement ; d’un point de vue religieux, un musulman est naturellement porté à respecter tous les autres citoyens, quelles que soient leur foi et leur culture, et, en même temps, à concourir activement à la croissance et au développement de sa patrie d’origine ou d’adoption. Un musulman a le devoir également de défendre les autres identités religieuses, de promouvoir la justice sociale, et de donner l’exemple du civisme et de la solidarité à l’égard des plus faibles. En aucune façon des raisons religieuses peuvent être prétextées pour tenter de légitimer une irrégularité ou une atteinte à l’ordre public. Cependant, il est nécessaire, en parallèle, de sensibiliser les institutions d’Europe afin qu’elles oeuvrent pour protéger les minorités culturelles et religieuses des agressions verbales et des attentats subversifs qui sont commis par des groupes radicaux xénophobes et exclusivistes qui provoquent et attaquent juifs et musulmans, immigrés et religieux, avec arrogance et violence.

 

L’antidote au choc des civilisations tant redouté peut être trouvé en investissant dans l’éducation interculturelle, dans l’éducation au respect du pluralisme religieux, dans l’éducation à la citoyenneté démocratique, dans l’éducation à la Paix et à la coopération internationale, surtout au sein de la zone euro-méditerranéenne. Nous assistons trop souvent à un conflit entre rationalistes et fondamentalistes qui imposent l’exclusive de leur propre raison ou de leur propre religion en contradiction avec l’autre, niant la raison aux religieux ou le respect du religieux aux athées. La leçon même du Pape Benoît XVI à Ratisbonne a mis en évidence l’opportunité de redessiner ou de mettre à jour une méthode et un cadre de dialogue interreligieux entre les croyants en Europe, qui sache clarifier le rapport naturel qui existe chez tout croyant entre foi et raison, entre transcendance et immanence, entre contemplation et action, entre théologie, philosophie et pensée, entre inspiration, contenu et forme, entre mystère, symbole et rite, entre esprit, âme et corps.

 

Il appartient assurément aux jeunes d’Europe, juifs, chrétiens et musulmans, de contribuer à une sensibilité, à une conscience, à une harmonie entre la dimension de la dévotion religieuse et celle de la responsabilité de citoyens vivant dans le monde contemporain. Il ne s’agit ni de tomber dans le formalisme nostalgique du passé, ni de se lancer dans un esperanto ou un syncrétisme new age qui confond les caractéristiques identitaires providentielles de chaque doctrine religieuse et de chaque culture traditionnelle. Il faut valoriser le patrimoine intellectuel des maîtres et la mémoire historique du passé pour réactualiser cette sagesse dans le présent, en interprétant notre rôle de témoins d’un dépôt sacré et d’un progrès social qui soient capables de tirer profit des conquêtes et des erreurs de l’humanité. Il sera ainsi possible d’apprendre à pratiquer ensemble la valeur de la collaboration fraternelle, de l’empathie, du développement d’une éthique qui fonde une citoyenneté démocratique basée sur le respect de l’identité de l’homme et de la femme qui, dans la nouvelle Europe, décident de vivre en suivant avec dignité et transparence une perspective religieuse, intra-religieuse et interreligieuse, dans leurs activités publiques et privées.

 

1 Coran 2: 142-143.

2 Coran 5: 48.

3 Coran 49: 13.

 

ISLAM ET CHRISTIANISME, POUR NE PAS TREBUCHER


Dans l’exhortation évangélique apostolique Evangelii gaudium, parue en novembre 2013, le Pape François a souligné l’importance du dialogue religieux avec l’islam, rappelant, comme principe commun au Monothéisme abrahamique, la foi dans le Dieu unique et miséricordieux et la foi dans le Jugement dernier.

Ce document important et essentiel du Souverain Pontife a été suivi, le 19 décembre 2013 sur l’Agence Asia News de l’Institut Pontifical des Missions Etrangères, d’un commentaire moins heureux du jésuite Samir Khalil Samir, qui met en évidence, à la différence du Pape François, non ce qui unit en principe, mais ce qui, d’un point de vue exclusivement théologique, différencierait de façon irréductible christianisme et islam.

En tant que musulmans, nous voudrions rappeler que si Dieu, l’unique et le même pour nous tous, a donné aux hommes diverses Révélations, judaïsme, christianisme, islam, pour s’en tenir au seul Monothéisme abrahamique, il est évident que celles-ci doivent présenter des différences au point de vue théologique et doctrinal. En effet, ce n’est pas sur le plan de la dogmatique qu’il faut chercher les correspondances fondant le dialogue interreligieux, mais seulement sur le plan des principes métaphysiques. Autrement, on finira, dans le meilleur des cas, par tenter d’imposer aux autres, de façon plus ou moins voilée, sa propre conception exclusiviste de la religion.

Contrairement à la vision de Samir, la question serait plutôt de savoir pourquoi Dieu a révélé différentes religions qui se sont succédé dans le temps ? Si nous reconnaissons qu’à Dieu appartiennent les attributs d’Omniscience et de Toute-Puissante, nous devrions au moins accepter qu’Il ait eu des raisons impénétrables pour Se révéler providentiellement en des temps et des lieux divers, et à différentes communautés. La raison d’une telle succession des Révélations, nous pouvons la reconnaître, non pas d’un point de vue théologique, mais d’un point de vue métaphysique, dans la nécessité divine de devoir constamment rappeler les hommes à la Vérité, même si elle est déjà implicite dans chaque Révélation, du fait de l’oubli et des dérives, par rapport au Principe originel dont elle provient, à cause de la tendance des hommes à privilégier la lettre sur l’Esprit.

Cela ne signifie pas que la révélation suivante abroge et annule celle qui précède, mais seulement que sa manifestation providentielle et rénovatrice appelle les fidèles à faire attention à certains aspects « critiques » qui risquent, à cause de leur incapacité intellectuelle à pénétrer ses symboles ou à cause d’interférences de nature émotive, de réduire la religion révélée elle-même à leurs propres limitations de type formaliste, anthropologique, idéologique ou sentimental.

D’un point de vue métaphysique, la succession des Révélations n’implique donc pas nécessairement que les fidèles des religions précédentes doivent se convertir à celles qui suivent ; s’il en était ainsi, on en arriverait en effet à une seule religion, contrairement à la Providence qui a voulu se manifester selon des formes différentes.

Il est fondamental de pouvoir concevoir, sans aucun syncrétisme, la Vérité intrinsèque et la validité salvatrice de toutes les Révélations, y compris celle qui suit le christianisme, afin de préparer l’Avènement eschatologique de la seconde venue du Christ.

La capacité de reconnaître le vrai Christ, pour chrétiens et musulmans, ou le Messie attendu par les juifs, au cours des événements eschatologiques, implique la capacité spirituelle d’adorer Dieu « en Esprit et Vérité ». Cet effort de connaissance bénéficie de la succession providentielle des Révélations, pour éviter l’idolâtrie des formes, l’anthropomorphisation de la religion, ou le simple réductionnisme d’une révélation au sentiment de l’amour ou d’une autre à celui de la haine. La capacité d’élever son esprit au-dessus de soi-même, en s’efforçant de dépasser les limites propres aux contingences, aux dérives idéologiques ou fondamentalistes, implique la reconnaissance universelle de la nature ontologique de l’homme, créé à l’image et ressemblance de Dieu.

En rappelant, dans la perspective du dialogue avec l’islam, les figures communes de Marie et de Jésus, le Souverain Pontife ne met pas l’accent uniquement sur leur vénération commune, mais aussi sur leur fonction universelle. Celle-ci se réalisera pleinement au cours des événements eschatologiques, dans lesquels Marie, réceptacle vierge, pur et transparent à la Volonté divine, ne cessera de soutenir les croyants sincères, tandis que le Christ de la seconde venue, Maître du souffle, de l’Esprit qui vivifie la lettre, vaincra définitivement toute contrefaçon. Pour être en mesure, à la fin des temps, de pouvoir discerner l’Antéchrist du Christ de la seconde venue, il s’agira ainsi pour chacun, non pas tant de rester attachés, de façon superstitieuse, à ses identités confessionnelles, théologiques ou doctrinales, mais d’être capax Dei et d’adhérer à la pure Vérité, en restant néanmoins fidèles à sa propre forme religieuse.

On ne peut acquérir un telle « capacité » divine que grâce à une perspective intellectuelle et spirituelle, authentiquement « métaphysique » et métahistorique, là où les conditionnements de l’exclusivisme religieux ou des idéologies identitaires ne sauraient prévaloir et prétendre déformer la religion en la réduisant à la mesure des limites humaines, quand elles ne sont pas infra-humaines. Dans la perspective spirituelle, les attributs divins sont les archétypes mêmes selon lesquels Dieu a créé le monde ; ainsi les hommes et les femmes y participent par reflet dans la Création. Affirmer la différence irréductible de l’attribut de la Miséricorde divine dans le christianisme et l’islam, comme le prétend Samir Khalil Samir, constitue une exécrable erreur, étant donné que Dieu est Unique et le même pour nous tous, et que la Miséricorde provient de Lui seul. Il ne s’agit pas en effet d’idéologies, mais de religions, de Révélations authentiques, valides et salvatrices, face auxquelles toute âme sincère est appelée à manifester, pour le moins, une attitude de révérence sacrée. Rabaisser le discours sur le plan dialectique est, dans ce domaine, tout à fait impropre, et dénote des suggestions qui n’appartiennent pas à la nature humaine comme telle.

Si donc le Pape François, dans sa fonction pastorale et au-delà de toute dialectique doctrinaire, identifie justement dans le principe du Dieu unique et miséricordieux la possibilité et la perspective correcte du dialogue, c’est parce qu’il s’agit d’un principe réellement commun et universel.

Si les religions sont conçues, non à la lumière de la foi, mais avec les catégories impropres et conventionnelles de la sociologie et de l’anthropologie culturelle, si ce n’est avec celles encore plus limitées et obscures de la psychanalyse, on court alors vraiment le risque que « l’humain trop humain » puisse vider de son sens la conception de la Miséricorde et de l’Amour divins au point de réduire la religion à un simple sentimentalisme et à une idéologie humaniste.

Lorsque des conceptions fausses de ce genre, comme celles qu’expriment Samir Khalil Samir, prétendent servir de paramètres pour le dialogue avec l’islam, auquel est attribuée, à la différence du christianisme, une connotation violente et belliciste, il est à craindre que l’on est à faire à un véritable « colonialisme culturel », au lieu d’un dialogue spirituel fructueux. Encore une fois, l’absence d’une inspiration vraiment métaphysique voudrait contraindre les religions à une relation anthropologique, en attribuant à celles-ci une origine purement historique, culturelle, voire tribale, privant ainsi les actes de dévotion ou les préceptes comme le jeûne ou la zakat (l’aumône rituelle envers les nécessiteux) de toute dimension symbolique et de toute portée transcendante. Et pourtant, il semble difficile de croire que l’on puisse concevoir, dans quelque religion authentique que ce soit, d’accomplir le jeûne ou toute autre action rituelle sur la base de l’adhésion à la lettre ou à la loi uniquement, sans en approfondir la signification et viser le dévoilement de leurs fruits en termes de connaissance. Qu’est-ce qui différencierait, à un tel niveau, la religion vraie des conceptions spiritualistes ou New Age, empreintes du plus grossier pragmatisme et utilitarisme, malgré leurs prétentions à la spiritualité ?

Toujours d’un point de vue métaphysique, qui ne signifie ni philosophique ni relativiste, nous voudrions rappeler que la succession historique et providentielle des religions — qui, comme nous l’avons déjà dit, n’implique pas que les religions successives soient meilleures que les précédentes mais seulement des adaptations de l’irruption du sacré aux modifications intervenues dans la nature humaine, de moins en moins perméable à la réalité spirituelle — implique une responsabilité partagée des membres des différentes communautés religieuses dans la sauvegarde du dépôt sacré intégral que Dieu a confié aux hommes.

En tant que musulmans, appartenant ainsi à la dernière révélation qui s’est manifestée au cours de l’histoire, nous nous sentons proches de l’Eglise catholique et de la volonté du Souverain Pontife de promouvoir un véritable dialogue fondé sur la foi dans le Dieu unique d’Abraham. Il ne s’agit pas en réalité d’un dialogue, mais d’un véritable monologue divin avec l’Occident « catholique », entendu dans le sens étymologique de « universel », de ce qui tend versus unum.

En conclusion, nous voudrions rappeler que si dans l’islam, il n’existe ni clerc ni structure hiérarchique à l’appui de l’Autorité spirituelle, ceux-ci sont au contraire présents dans l’Eglise catholique, et les paroles du Souverain Pontife en constituent l’expression ; par conséquent, Samir Khalil Samir, au lieu de prétendre « clarifier » ou critiquer les expressions papales contenues dans l’Evangelii gaudium, devrait y adhérer et s’efforcer d’en recueillir un enseignement magistrale précisément dans l’esprit d’une « juste interprétation » à devoir appliquer, non seulement à l’islam.