(12/1) La complémentarité des dimensions verticale et horizontale est particulièrement significative en ce qui concerne la forme des deux premières lettres de l’alphabet arabe, le alif et le bâ’. Tandis que la première est représentée par un simple trait vertical, la seconde se compose schématiquement d’un trait horizontal et d’un point diacritique sous celui-ci. Il est dit que c’est à partir du alif qu’ont été formées les vingt-sept autres lettres de l’alphabet arabe, dont elles ne représentent que des modifications. Première lettre du nom Allâh, le alif symbolise également, par sa verticalité, l’Unité et la transcendance de Dieu. Ce qui est encore remarquable, c’est qu’il constitue la lettre initiale du premier mot révélé par l’archange Gabriel au Prophète Muhammad, l’ordre « iqra’ ! », dont la signification renvoie à l’idée de lecture et de récitation, et de là, à celle d’écriture. On trouve d’ailleurs mentionné, dans les premiers versets révélés, le terme qalam, qui désigne la tige de roseau utilisée pour l’écriture arabe, comme étant l’instrument par lequel Dieu comble — au sens propre du terme — l’homme, en déposant dans le vide de son ignorance, le don de la Parole révélée : « Lis  ! Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’Homme d’une adhérence. Lis  ! Ton Seigneur est le Très-Généreux, qui a enseigné par le calame, a enseigné à l’Homme ce que celui-ci ne savait pas. »6


La calligraphie témoigne de cette générosité divine dont le Coran est l’une des manifestations : « C’est certainement un Coran généreux, dans un Livre bien gardé que seuls les purifiés touchent ; une révélation de la part du Seigneur de l’Univers. »7 Elle peut alors être un moyen pour aider l’artiste à s’approcher de la véritable Connaissance, la connaissance de Dieu pour laquelle l’Homme a été créé, en lui permettant, en quelque sorte, de s’élever suivant l’axe vertical du calame divin, à travers la Parole de Dieu, jusqu’à l’Unité primordiale du alif. Quant au symbolisme lié à la lettre bâ’, on peut citer cette parole de l’Envoyé de Dieu: « Tout ce qui est dans les Livres révélés se trouve dans le Coran, tout ce qui est dans le Coran se trouve dans la Fâtiha, tout ce qui est dans la Fâtiha se trouve dans bismi-Llâhi-r-Rahmâni-r-Rahîm » et, selon ‘Alî, « tout ce qui est dans bismi-Llâhi-r-Rahmâni-r-Rahîm se trouve dans la lettre bâ’, elle-même contenue dans le point qui est au-dessous d’elle. » Selon les enseignements des maîtres de l’ésotérisme islamique, ce point diacritique, qui enveloppe de manière synthétique tous les Livres révélés, symbolise le mystère imprononçable de l’Essence de Dieu, non-manifestée, à la source incréée du Verbe divin où se trouve l’origine de toute la Création.


La forme horizontale du bâ’ fait de cette lettre l’aspect complémentaire du alif, de telle sorte que la réunion des deux lettres représente le signe de la croix, symbole de l’union des complémentaires, que l’on retrouve dans toutes les Traditions. Il est remarquable que cette croix soit la forme que le corps du croyant assume au cours de la prière canonique, au moment même où il récite le Coran. En effet, lorsqu’il se tient debout, sa forme évoque celle de la lettre alif, tandis que la position horizontale de ses bras au-dessus du nombril fait apparaître la forme de la lettre bâ’. Le croyant qui récite participe ainsi à la révélation de la Parole divine, incarnant celle-ci et manifestant, dans cette position particulière, la réalité de ce que l’islam désigne comme l’ « Homme universel » (al-insân al-kâmil), archétype éternel de la Création et représentant de Dieu sur terre. Le croyant, ainsi traversé par la Parole de Dieu, ressemble aux lettres du Coran, supports du Verbe divin. De même que la révélation a actualisé les possibilités latentes des lettres arabes en les vivifiant, la Parole de Dieu qui nourrit l’homme, œuvre en lui et le transforme, permet à celui-ci de reconnaître en lui sa nature primordiale (fitra), que Dieu a créée « selon Sa forme ».


(12/2) Le rite de la prière islamique représente un « symbole agi », qui porte en lui la possibilité de réunir l’homme à Dieu dans la gestualité humaine. Comme l’enseigne le Shaykh Abd-al-Wahid Pallavicini, les trois moments gestuels de la prière rituelle islamique : la station debout, l’inclinaison et la prosternation, rappellent les lettres arabes qui composent le nom divin Allâh : un alif, ou « a »représenté par un trait vertical, un lâm, ou « l » écrit comme notre majuscule, de droite à gauche naturellement, avec un trait à angle droit, et un hâ’, ou « h » aspiré final, comme un cercle replié sur lui-même.8


L’art de la calligraphie coranique offre à l’artiste la possibilité de méditer sur la Parole de Dieu, et, comme tout art véritablement sacré, lui permet de se concentrer sur la Présence divine, en s’appuyant sur des formes pour atteindre ce qui est au-delà de celles-ci. Dans une lettre adressée aux Français, portant le titre: « Notes brèves destinées à ceux qui comprennent, pour attirer l’attention sur des problèmes essentiels », l’Emir ‘Abd-al-Qâdir écrit que « de toutes les activités où intervient l’habileté manuelle, l’écriture est sans conteste celle qui apporte le plus d’avantages, dans la mesure où elle met en jeu à la fois la connaissance et le discernement, dans la mesure aussi où elle exige de l’esprit qu’il s’élève depuis les lettres, tracées séparément, jusqu’à la forme des mots que la langue prononce, et de la forme des mots jusqu’à la signification qui leur est propre. L’esprit se transporte ainsi d’un indice à l’autre, et cela d’une façon qui devient bientôt habituelle. C’est de ce trajet perpétuel du signifié au signifiant que l’écriture tire sa puissance, trajet où l’esprit de discernement trouve son véritable accomplissement, source pour l’homme à la fois d’un surcroît d’intelligence et d’un supplément de perplexité. »9 L’écriture devient le symbole authentique, l’instrument de l’esprit qui cherche la perpétuité et l’éternité dans sa forme. L’écriture arabe s’écrit de la droite vers la gauche : elle reflue du champ de l’action vers la région du cœur, et décrit donc un mouvement allant de l’extérieur vers l’intérieur. Or, ce mouvement est l’inverse de celui de la Parole de Dieu qui est une extériorisation, une manifestation du Verbe. La calligraphie est appelé en arabe « khatt »qui signifie simplement « ligne », « tracée » Ce mot est aussi un synonyme de « tarîqa », « voie », terme qui désigne plus particulièrement la voie spirituelle en islam. Les lettres du Coran, à travers leur forme même, tracent ainsi les multiples chemins du retour vers Dieu, dans l’intériorisation de la Parole révélée. Car c’est au cœur de l’homme que s’adresse avant tout la révélation. Le cœur, que le Coran désigne par de nombreux noms, est le lieu de l’intuition intellectuelle, de la contemplation de la vérité, qui permet de rapporter les versets du Coran à leur Auteur unique, par un effort d’élévation spirituelle. En effet, si le Coran révèle que « la Parole de Dieu est la plus élevée »10, le Prophète nous enseigne néanmoins que le meilleur jihâd, le meilleur effort dans la voie de Dieu, consiste à élever la Parole divine au-dessus de tout.


Chaque symbole a sa signification et sa place particulières, et s’établit dans le cadre même de la connaissance de celui qui le contemple. Pour être compris en profondeur, l’enseignement symbolique de l’art sacré exige une « intelligence spirituelle ». Capable de « lire au-dedans », cette intelligence, véritable ouverture spirituelle, provoque une révélation, c’est-à-dire un déchirement du voile des apparences. L’œuvre, alors vécue comme une expérience de connaissance, se révèle à celui qui la contemple dans toute sa véritable signification. La raison se tait pour que lui soient dévoilées les réalités spirituelles, en même temps que le monde, dont elle a conscience par habitude, se cache. Au VIIe siècle, en Chine, un moine taoïste exposait les principes de la calligraphie en ces termes : « Celui qui va prendre le pinceau doit faire taire ses sens, écarter toute pensée et se concentrer sur la réalité spirituelle. »


A l’image du Verbe divin, non proféré, la forme écrite du Texte sacré transmet le silence de la Parole de Dieu, ce silence de la « nuit de la valeur » (laylat al-qadr), au cours de laquelle le Coran descendit sur le Prophète, et qui évoque le mystère ineffable de Dieu. L’artiste calligraphe, lorsqu’il écrit les versets coraniques sur un support vierge, reproduit symboliquement l’acte de Dieu lors de la révélation quand Il grava Sa Parole dans le cœur purifié du Prophète. Celui-ci ne dira-t-il pas, après avoir reçu de l’ange Gabriel les premiers versets révélés : « C’est comme si ces mots avaient été gravés dans mon cœur » Dans son œuvre, le calligraphe doit ainsi chercher à se conformer au modèle prophétique : de même que le Prophète était ummî, « intellectuellement vierge », c’est-à-dire qu’il put recevoir les Paroles de Dieu et les transmettre sans interprétation individuelle, ni altération de sa part, le calligraphe doit réaliser un effort de transparence spirituelle, en se souvenant de l’Origine divine de ce qu’il écrit. Ainsi, la virginité spirituelle du Prophète, qui se manifestait également par le fait qu’il ne savait ni lire ni écrire, trouve son expression chez le calligraphe lorsque celui-ci se débarrasse de ses tendances passionnelles en abandonnant son attachement à la beauté purement formelle, et laisse sa plume être guidée par l’unique Artiste (al-Muçawwir).


Cette pureté spirituelle du Prophète, qui le rendit capable de recevoir la « synthèse des paroles » (jawâmi‘ al-kalim) révélées dans le Coran, rappelle d’ailleurs la virginité de Marie, dont le fils, Jésus-Christ, est pour l’islam « le messager de Dieu, Son Verbe qu’Il a lancé sur Marie et un esprit venant de Lui »11. Le Coran raconte encore comment la Présence du Verbe divin imposa à Marie le silence, lorsque l’ange Gabriel (ou l’enfant Jésus à peine né, selon certains commentaires fondés sur une lecture différente du verset) lui conseilla : « Si tu vois quelqu’un d’entre les humains, dis : “Assurément, j’ai voué un jeûne au Tout-Miséricordieux : je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain.” »12 Quand son peuple lui reprocha sa maternité exceptionnelle, elle désigna, sans dire mot, l’enfant qu’elle portait et qui lui rendit justice en se présentant : « En vérité, je suis le serviteur de Dieu. Il m’a donné le Livre et a fait de moi un prophète. »13 Ces versets qui, dans leur original arabe, sont imprégnés du rythme et de la mélodie propres au texte coranique, semblent, à l’instar de Marie désignant l’enfant Jésus, faire allusion à ce qui représente le caractère ineffable du Verbe de Dieu, Sa Présence dont Il est seul à pouvoir témoigner.


Un art plastique comme la calligraphie peut servir à suggérer cette vérité que le Coran, dans toutes les dimensions de sa langue, porte en lui, de même que le signe muet de Marie provoque la manifestation du Verbe de Dieu. « La plume arrivée ici se brise », écrit le saint Jalâl-ad-dîn Rûmî. A l’image de Marie qui se tut en présence du Verbe divin, c’est à Dieu que reviennent les derniers mots : « Quand bien même tous les arbres de la terre se changeraient en calames, quand bien même l’océan serait un océan d’encre où conflueraient sept autres océans, les Paroles de Dieu ne tariraient pas. En vérité, Dieu est Puissant et Sage. »14


Abd-al-Wadoud Yahya Gouraud


6 Cor. 96 : 1-5.
7 Cor. 56 : 77-80.
8 Shaykh Abd-al-Wahid Pallavicini, L’Islam intérieur, Ed. Christian de Bartillat, 1995, p. 175.
9 Abd el-Kader, Lettre aux Français, chap. « Du mérite de l’écriture », Phébus, Paris, 1977, pp. 176-177.
10 Cor. 9 : 40.
11 Cor. 4 : 171.
12 Cor. 19 : 26.
13 Cor. 19 : 30.
14 Cor. 31 : 27.