Le Nom divin : Ar-Rahmân, La Miséricorde


Allah nous enseigne dans Sa révélation le lien entre le Ramadan et le Coran : « Le mois de Ramadan est celui durant lequel fut descendu le Coran comme guidance pour les hommes, et comme signes évidents de la guidance et du discernement. » Le Prophète (), d’autre part, nous a dévoilé, à travers plusieurs hadiths, la qualité unique et particulière du mois de Ramadan. Parmi ses enseignements, il dit notamment : « Son début est miséricorde, son milieu pardon, et sa fin affranchissement du feu ».

 

Le musulman, au cours du mois de Ramadan, se voit ainsi accompagné, porté, soutenu dans ses efforts sur le chemin du retour vers Allah. L’itinéraire commence dans la Miséricorde, se poursuit dans le Pardon, et finit par la victoire de la libération du feu, libération du feu de l’enfer et du feu des passions de l’âme. Miséricorde, Pardon et Salut de l’âme semblent ainsi être les phases successives d’un processus de purification et de transformation spirituelle qui opèrent dans le cœur, l’âme et le corps même du croyant au cours de ce mois béni. Le mois de Ramadan résume la voie du retour vers Allah, il résume toute notre vie spirituelle.

 

Nous sommes encore dans cette première décade de Ramadan, dans ce temps auquel Allah a assigné une Miséricorde spéciale. Le jeûne devrait justement nous aider à la reconnaître et à la vivre. C’est un moment propice pour contempler les signes de la Miséricorde en nous-mêmes et autour de nous, pour méditer avec sérieux sur la réalité profonde et l’ampleur de la Miséricorde divine, qui est omniprésente, qui entoure et imprègne toutes choses. « Ma Miséricorde englobe toute chose », dit Allah dans le Coran.

 

Les croyants sincères vivent le mois du jeûne rituel en goûtant la douceur de la Proximité divine qui semble être miraculeusement plus intense et plus accessible : « Quand Mes serviteurs t’interrogent à Mon sujet (dis-leur que) Je suis proche ». Ils ne font pas l’erreur de se concentrer sur la privation alimentaire ou sur la nuisance physique éventuelle. C’est une épreuve à laquelle Allah nous soumet avec une rigueur apparente, mais qui est en vérité seulement un aspect de Sa miséricorde infinie.

 

En d’autres termes, les croyants sincères ne se concentrent pas sur le jeûne, mais sur le Seigneur du jeûne. N’oublions pas en effet à qui appartient réellement le jeûne. Allah dit dans le hadith qudsi : « Chaque action du fils d’Adam lui appartient sauf le jeûne. Celui-ci M’appartient et c’est Moi qui en paie le prix. » Cette tradition sainte fait allusion à la dimension profonde du jeûne en lien avec la nature spirituelle du fils d’Adam, l’être humain, dépositaire du souffle de l’Esprit divin, cet Esprit qui n’est autre que le vicaire d’Allah sur la terre du corps. Lorsque nous nous détachons, à travers le jeûne, des conditions existentielles liées au corps et à l’âme, nous pouvons retrouver en nous cette Présence divine. Le musulman jeûneur, la musulmane jeûneuse, doivent faire place en eux-mêmes pour accueillir et donner hospitalité à cette réalité secrète et sacrée du jeûne. C’est ainsi qu’ils pourront accéder à une condition d’intimité spirituelle unique avec Allah. Les maîtres spirituels de l’islam enseignent que la nature profonde et réelle du jeûne rituel transcende l’effort individuel, la volonté propre et la conscience du jeûneur. Le croyant pourra bénéficier de cette alchimie divine en s’abstenant de manger, de boire et des autres interdits extérieurs, mais aussi et surtout en s’abstenant et en se privant de lui-même, en faisant le sacrifice de son propre ego, en renonçant aux prétentions illusoires d’un mérite personnel.

 

Comment faire ? Commencer par purifier son intention avant tout. « En vérité, les actes ne dépendent que des intentions, et chacun aura selon son intention. » (hadith) Cette intention s’exprime verbalement par la formule sacrée bismillahi al-rahman al-rahim que nous prononçons avant de jeûner, au début du mois, et que nous renouvelons chaque nuit de Ramadan. Cette formule indique la disposition intérieure que le musulman devrait adopter au moment de jeûner, de prier, d’agir, de vivre, et ce non pas en son nom propre, mais « au nom et par le nom d’Allah », dans le rappel de Son Nom et dans la recherche de Sa miséricorde en ce monde et dans l’Autre monde. bismillah al-rahman al-rahim.

 

C’est également avec cette disposition intérieure qu’il faut lire le Coran, dont chaque sourate, excepté une, commence justement par bismillah al-rahman al-rahim. Le premier verset révélé n’est-il pas : « Lis au Nom de ton Seigneur qui a créé ! » Telle est la méthode : lire au nom de notre Seigneur, mieux encore : lire au nom de notre Seigneur, avec le Prophète Muhammad, suivant la lecture miraculeuse du nabiyy ummiyy, le Prophète illettré qu’Allah a rendu capable de lire, de réciter, de transmettre avec transparence Sa parole au point qu’elle devienne sa propre nature. Pour pouvoir bénéficier du miracle de la révélation du Coran, pour recevoir la science d’Allah, nous devons suivre l’exemple du Prophète, en commençant donc par reconnaître que nous sommes ignorants, que nous ne savons pas lire. « Je ne suis pas de ceux qui lisent », dit le Prophète à l’ange de la révélation. Alors Allah dans Sa générosité infinie nous guidera et nous enseignera ce que nous ne savons pas. « Lis et ton Seigneur est le plus Généreux. Il a enseigné par le Calame. Il a appris à l’Homme ce que celui-ci ne savait pas. »

 

Suivre la Récitation sacrée dictée par Allah, entrer en communication avec le Seigneur des mondes. La récitation du Coran n’est pas un dialogue, c’est un monologue d’Allah qui passe à travers le serviteur. Celui-ci doit s’effacer et faire silence en lui-même pour pouvoir, in-sha’Allah, être pleinement attentif et à l’écoute de la Parole d’Allah sans cesse révélée, pour pouvoir contempler la beauté des manifestations de la Miséricorde d’Allah.

 

Le mois du Ramadan nous rétablit dans la conscience et la reconnaissance de ce miracle du Coran qui se manifeste, qui se fait lire, qui se fait entendre, qui se fait toucher, qui se rend perceptible, qui émeut aux larmes, qui adoucit et fait frémir les cœurs, qui déconcerte les intelligences, qui guérit les âmes et les corps, qui renouvelle et augmente la foi des croyants, qui rappelle le Seigneur des mondes. Le Coran est l’un des signes les plus évidents de la Miséricorde d’Allah.

 

« Le Tout-Miséricordieux, Il a enseigné le Coran, Il a créé l’être humain, Il lui a appris à s’exprimer clairement. » Le Coran est la manifestation de la Science et de la Miséricorde d’Allah. Il est le dévoilement de la Science du Tout-Miséricordieux. La création de l’être humain est aussi un effet direct de la Miséricorde du Tout-Miséricordieux. Le Coran, la connaissance, l’intelligence, la parole, toutes les dimensions de la nature humaine sont les reflets de la Miséricorde d’Allah.

 

C’est Allah qui enseigne le Coran par Sa miséricorde, ce n’est pas l’homme qui l’apprend de ses propres forces. Comme disait le Prophète, c’est la Miséricorde d’Allah qui nous sauve, ce ne sont pas nos propres actions. Cependant, l’homme doit agir pour se mettre dans les conditions de recevoir cette miséricorde. L’effort qui lui revient est de s’y préparer activement. « La miséricorde d’Allah est proche des bienfaisants. » Ce verset comporte plusieurs implications fondamentales. Premièrement, la miséricorde évoquée ici est une miséricorde spéciale, réservée aux bienfaisants. Deuxièmement, la bienfaisance et la bonté pratiquées par les muhsinun les disposent à la miséricorde d’Allah : la miséricorde est proche d’eux parce que leurs vertus participent elles-mêmes de la qualité de la miséricorde. Troisièmement, les muhsinun sont ceux qui pratiquent al-ihsan, qui consiste, selon l’enseignement du Prophète, « à adorer Allah comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit ». La miséricorde est proche de ceux-là parce qu’ils la voient et la reconnaissent. En réalité, la miséricorde n’a jamais été loin ou absente, elle est sans cesse présente, seulement c’est nous qui ne réussissons pas à la voir parce que nos cœurs manquent de miséricorde. « Ceux qui font preuve de miséricorde, le Tout-Miséricordieux leur fait miséricorde. » (hadith)

 

La Miséricorde divine est infinie, parfaite et universelle. Elle englobe toute la création, ce monde et l’Autre, elle touche toutes les créatures et tous les hommes, sans aucune distinction. Le Tout-Miséricordieux ne cesse de donner l’existence à Ses créatures et de pourvoir à leur subsistance. La Miséricorde d’Allah est même encore plus grande que toute la Création. La Miséricorde est une qualité inhérente à l’Essence divine, qui ne se limite pas à la manifestation de la création, à la gestion des créatures ou au rapport des créatures avec leur Seigneur.

 

La Miséricorde d’Allah n’est pas seulement dans le monde invisible mais elle est bien présente sur la terre qui est le théâtre de Sa création miséricordieuse. Toutes les créatures sont les instruments et les bénéficiaires du miracle et de la miséricorde d’Allah. Tout ce qui est dans les cieux, sur terre et entre les deux est le produit de Sa Miséricorde. « Tu ne verras aucun déséquilibre dans la création du Tout-Miséricordieux. Regarde à nouveau : y vois-tu quelque faille ? » Dans Sa Miséricorde, le Tout-Miséricordieux a établi, pour Sa création et entre Ses créatures, un ordre supérieur, un équilibre parfait, une justice infaillible, une sagesse insondable.

 

Le Prophète enseigne : « Allah a partagé la miséricorde en cent parts. Il a gardé 99 parts auprès de Lui et en a fait descendre une sur terre. C’est en vertu de cette part de miséricorde que les créatures se témoignent entre elles compassion et affection, au point que la jument lève son sabot de peur d’écraser son poulain. »

 

Et Allah est arhamu al-rahimin, « le plus miséricordieux des miséricordieux ». C’est pourquoi il faut se rappeler que Lui seul connaît et décrète les formes, les temps et les destinataires de Sa Miséricorde. Le don de la Miséricorde d’Allah ne suit pas nécessairement les logiques humaines, de cause à effet. La Miséricorde divine peut également prendre l’apparence de la rigueur, de l’épreuve, de la douleur. C’est l’un des sens du hadith où Allah dit : « Ma miséricorde l’emporte sur Ma colère » ou « devance Ma colère ».

 

La Miséricorde d’Allah n’est donc pas absente quand la personne semble traverser des moments de difficultés dans ce monde. La qualité d’Allah ne peut être associée ou réduite au sentiment humain, ni jugée selon les apparences des situations, bonnes ou mauvaises, agréables ou amères. La miséricorde d’Allah n’est pas à la mesure de nos préférences ni de nos intelligences.

 

Dans son commentaire des plus beaux Noms d’Allah, l’imam al-Ghazali explique justement, à propos des Noms divins al-Rahman al-Rahim, qu’il ne saurait y avoir de mal absolu, il y a toujours une part de bien et de miséricorde, directe ou indirecte, immédiate ou ultérieure. Seulement c’est l’incapacité de l’intelligence humaine qui empêche de saisir les aspects plus ou moins évidents de cette miséricorde dans les situations où elle semblerait absente. Il faut croire avec certitude que la miséricorde est bien présente, au-delà de notre vision et de notre conception. Ce n’est donc pas à Allah que l’homme doit s’en prendre au point de l’accuser à tort d’un manque de miséricorde ! Mais c’est notre propre incapacité et notre compréhension limitée que nous devons accuser parce qu’elle nous induit en erreur à propos de notre Seigneur. « Une des maladies de l’âme, disait le shaykh Abd al-Rahman al-Sulami, c’est qu’on se croit être dans la station de la patience alors qu’en fait on est dans une situation qui exige la gratitude. » Le croyant endure patiemment ce qu’il croit être une épreuve alors qu’en fait il s’agit d’une bienveillance d’Allah à son égard, et pour laquelle il devrait se montrer reconnaissant. Le remède pour cette maladie de l’âme c’est de considérer la Bienveillance d’Allah et Sa miséricorde dans toutes les situations, heureuses ou malheureuses. Abu ‘Uthman a dit : « Toutes les créatures sont par rapport à Allah dans la station de la gratitude alors qu’elles pensent être avec lui dans la station de la patience. »

 

Il est dit : « Si vous aviez connaissance de l’Invisible vous verriez que tout ce que fait votre Seigneur est bon. » Même si nous n’en avons pas conscience, la Miséricorde est bien là, et elle incommensurable ! C’est pourquoi il faut toujours garder foi, espoir et confiance en Allah et Sa miséricorde : « Ô vous Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah ! » Rappelons-nous : « Et quand viennent te voir ceux qui croient à Nos signes, dis-leur : « Soyez en paix ! Votre Seigneur S’est imposé à Lui-même la miséricorde. »

 

Le jeûne rituel de Ramadan nous enseigne précisément à faire preuve de gratitude envers Allah : « pourvu que vous soyez reconnaissants ! », pour la nourriture du corps, certes, mais aussi pour la nourriture spirituelle. Grâce à la privation et au manque de nourriture, nous redécouvrons et prenons conscience que la miséricorde d’Allah ne manque jamais !

 

C’est ainsi que le musulman et la musulmane apprennent et progressent peu à peu dans la voie de la servitude et de l’adoration du Tout-Miséricordieux qui les élève à la qualité des ‘ibad al-Rahman, les serviteurs du Tout-Miséricordieux. C’est cette servitude pieuse et vertueuse qui permet au croyant de connaître et de participer à une relation consciente et constante avec la Miséricorde divine, grâce à une discipline spirituelle qui dispose sa vie et sa personne au service du rayonnement et du témoignage actif de la Miséricorde divine. Les hommes vertueux et les femmes pieuses deviennent ainsi les serviteurs et les interprètes de la Miséricorde d’Allah. Les serviteurs d’al-Rahman sont ceux qui marchent sur terre avec humilité, et qui, lorsque les ignorants les interpellent, répondent : « Paix ! »

 

En ces temps de grande confusion et d’instrumentalisation de la religion et de l’islam, il est plus que jamais nécessaire que les croyants recommencent ensemble à méditer sur les Signes d’Allah, et à prier pour retrouver le lien avec la corde d’Allah et un encadrement vraiment miséricordieux qui les préserve de la colère d’Allah, et qui leur permette d’interpréter avec honnêteté, dignité et humilité, la fonction des héritiers des Prophètes et de nobles opérateurs de Paix.

 

Et en cela comme en toute chose, notre premier modèle est et reste le Prophète Muhammad, rahmah muhdâh, « miséricorde offerte » aux hommes, et plus encore, « miséricorde pour les mondes » : « Nous ne t’avons envoyé que comme une miséricorde pour les mondes ».