Les Noms divins : Al-Ghâfir, Al-Ghafûr, Al-Ghaffâr, Celui qui pardonne


Le Prophète () nous a dévoilé, à travers plusieurs hadiths, la qualité unique et particulière du mois de Ramadan. Parmi ses enseignements, il dit notamment : « Son début est miséricorde, son milieu pardon, et sa fin affranchissement du feu ». Nous sommes dans cette deuxième décade de Ramadan qu’Allah a liée en particulier à Sa maghfira, Son Pardon. Le jeûne devrait justement nous aider à reconnaître cette Manifestation divine. « Hâtez-vous vers le pardon de votre Seigneur, et un Paradis aussi vaste que les Cieux et la Terre, destiné à ceux qui craignent Dieu. » (3 : 133) Le jeûne a été prescrit aux croyants pour qu’ils pratiquent la vertu spirituelle de la taqwâ, de la crainte d’Allah, et acquièrent la qualité des muttaqin. C’est une préparation essentielle et indispensable pour trouver le pardon de notre Seigneur, et accéder à Sa proximité. Le Prophète a promis également : « Celui qui jeûne Ramadan avec foi et espoir en la récompense ses péchés antérieurs lui seront pardonnés. »

 

La racine GH-F-R du mot maghfira se présente de très nombreuses fois dans le Coran. Il est important de souligner qu’elle n’a pas seulement le sens de pardon en français, ou plutôt qu’il s’agit d’un pardon bien particulier. Cette racine arabe signifie précisément : couvrir, recouvrir, cacher (sitr), ne plus laisser paraître. La maghfira est donc le pardon dans le sens de « cacher, recouvrir et ne plus laisser apparaître les fautes ».

 

L’imam al-Qushayri précise que c’est par pure grâce et miséricorde qu’Allah cache/pardonne les fautes des êtres humains, et non parce qu’ils l’auraient mérité en raison de leur actes d’obéissance ou de leur repentir suite à leurs erreurs. al-Qushayri ajoute que certains se sont trompés, adoptant une position contraire à la doctrine orthodoxe concernant la maghfira d’Allah. Ils ont fait deux types d’erreurs : la première erreur consiste à dire qu’il est impossible que le mécréant et le pécheur sans foi soient pardonnés ; la seconde erreur consiste à dire, à l’inverse, que celui qui se repent de son péché sera obligatoirement pardonné. La vérité, selon la doctrine orthodoxe, est qu’Allah peut pardonner les erreurs de ceux qu’Il veut, quand Il le veut, et comme Il le veut. Car Allah pardonne les péchés, cache les défauts, fait disparaître le chagrin, par pure grâce, générosité et bienfaisance de Sa part, et non par obligation ni par quelconque mérite de notre part.

 

Évoquer la réalité de la maghfira d’Allah nous conduit à méditer sur les manifestations de Ses Noms par lesquels Il s’est nommé Lui-même. Le don de la maghfira est en effet une œuvre d’Allah, qui est elle-même l’effet de Ses qualités et de Ses Noms sublimes al-Ghâfir, al-Ghafûr et al-Ghaffâr. Les sens de ces trois Noms divins mentionnés dans le Coran sont très proches. Dans la grammaire de l’arabe, la forme du Nom divin al-Ghâfir est une forme d’agent simple, tandis que la forme du Nom divin al-Ghafûr prend une valeur intensive, et celle du Nom divin al-Ghaffâr, encore plus intensive, exprime une caractéristique propre et fondamentale.

 

Dans son commentaire sur les plus beaux Noms d’Allah, l’imam Abu Hamid al-Ghazali explique ainsi que le sens du Nom al-Ghafûr est proche du Nom al-Ghaffâr, mais se distingue par la notion d’intensité. Le Nom al-Ghafûr exprime la qualité, la perfection et l’universalité du Pardon. Allah est Ghafûr au sens où Son pardon et Son voile protecteur sont parfaits et complets au plus haut point. Le Nom al-Ghaffâr exprime, quant à lui, l’intensité du Pardon au sens quantitatif et répétitif, à la mesure, et même au-delà de la mesure, des fautes innombrables et répétées des hommes. On pourrait le traduire par « Celui qui ne cesse de pardonner en abondance ». Voici ce que dit l’imam al-Ghazali concernant le Nom divin al-Ghaffâr.

 

Al-Ghaffâr, c’est Celui qui manifeste le beau et cache le laid. Les péchés font partie de ces laideurs qu’Il cache en les couvrant d’un voile ici-bas, et en renonçant à leur châtiment dans l’autre monde. Le mot ghufr en arabe signifie en effet « voile » (sitr).

 

Le premier voile avec lequel Il couvre Son serviteur consiste à cacher aux regards des autres les laideurs de son corps et de son intérieur, en les recouvrant de la beauté de la forme extérieure. Or, il y a une grande différence entre l’intérieur et l’extérieur de l’homme, en termes de propreté et de saleté, de laideur et de beauté ! Observe donc ce qu’Il a manifesté et ce qu’Il a caché !

 

Le deuxième voile consiste à garder secret dans le cœur de l’homme toutes ses mauvaises pensées et intentions, de sorte que nul n’en a connaissance. Si Allah dévoilait aux autres toutes les idées et suggestions qui passent par l’esprit de l’homme, et s’Il révélait la tromperie, la trahison et les mauvaises pensées qu’il nourrit en son for intérieur à propos des autres, ceux-là le haïraient et voudraient sa peau. Observe donc comment Allah a caché à la vue des autres les idées et les vices de l’homme !

 

Le troisième voile, c’est celui avec lequel Allah recouvre les péchés qui vaudraient autrement à l’homme la désapprobation des autres. Allah a justement promis qu’Il changera les mauvaises actions de l’homme en bonnes actions, pour cacher la laideur de ses fautes avec la récompense de ses bonnes actions, tant qu’il reste croyant jusqu’à sa mort.

 

L’imam al-Ghazali poursuit en disant que le croyant participe de la qualité exprimée par le Nom divin al-Ghaffâr lorsqu’il cache les défauts des autres, comme lui-même aimerait que l’on cache ses défauts. Le Prophète () a dit : « Celui qui cache les péchés d’un croyant, Allah cachera ses péchés le Jour de la Résurrection. »

 

Ceux qui espionnent les défauts des autres, médisent en leur absence, se vengent par méchanceté à leur encontre, sont donc très loin de la qualité d’al-Ghaffâr. Celle-ci se retrouve en revanche chez ceux qui ne voient et ne montrent que le meilleur des créatures d’Allah. Toute créature possède en elle une part de perfection et une part d’imperfection, une part de beauté et une part de laideur. L’homme s’imprègne de la qualité d’al-Ghaffâr lorsqu’il ne tient pas compte des aspects mauvais, et qu’il ne mentionne que les bons aspects. On raconte que Jésus, ‘Isa (), était passé un jour avec ses disciples près du cadavre d’un chien. « Cette charogne sent affreusement mauvais ! », s’exclamèrent les apôtres avec dégoût. ‘Isa dit alors : « Comme la blancheur de ses dents est belle ! » Il indiquait par là qu’il convient toujours d’observer et d’évoquer les meilleurs aspects des choses.

 

Un proverbe chinois dit que celui qui contemple les eaux obscures et troubles manque les eaux claires et limpides. Le fait de voir les mauvais côtés des choses au détriment de leurs bons côtés, de souligner la laideur au détriment de la beauté, d’insister sur le mal au détriment du bien, ce sont là des attitudes et un état d’esprit qui traduisent une profonde ignorance sur la réalité de la création. C’est d’ailleurs souvent parce qu’on a soi-même l’âme troublée et obscurcie qu’on voit davantage le mal, comme si cette maladie de l’âme altérait la vision de la réalité. Mais cet état d’esprit et cette attitude négative sont une marque flagrante d’ingratitude et d’impolitesse envers Allah, Lui qui est le Beau, le Bien, le Parfait et le Vrai Absolus. Certains sages enseignent que la laideur, le mal, l’imperfection et l’erreur n’ont pas d’existence réelle, ils n’existent qu’en mode négatif, en tant qu’ils manifestent un vide, une privation, un manque, manque de beauté, de bien, de perfection et de vérité.

 

Et c’est ce même manque qui apparaît précisément dans les manquements, les fautes et les erreurs que l’être humain commet inévitablement par ignorance, ingratitude et oubli d’Allah. Il est vraiment très injuste et très ignorant! (33: 72) dit le Coran à propos de l’homme. Heureusement, le Prophète () enseigne comment transformer ces vices en vertus : « Tous les fils d’Adam font des erreurs, mais les meilleurs fautifs sont ceux qui se repentent inlassablement. » L’être humain n’est pas condamné à rester dans son injustice et son ignorance congénitales, à condition qu’il revienne vers Allah, Lui qui est le plus Juste et le plus Savant, Lui qui est la source de toute Justice et de toute Connaissance. Ainsi firent Adam et Hawa après avoir désobéi à leur Seigneur, ils se tournèrent vers Lui repentants : « Seigneur, nous nous sommes fait du tort à nous-mêmes, si Tu ne nous pardonnes pas et ne nous fais pas miséricorde, nous sommes perdus. » (7 : 23)

 

Il appartient ainsi à l’être humain d’implorer le pardon d’Allah pour qu’Il recouvre ses manques, son ignorance, son injustice et son ingratitude, par Ses qualités de beauté, de connaissance, de justice et de gratitude ; pour qu’Il transforme ses mauvaises actions en bonnes actions ; pour qu’Il l’aide à reconnaître le bien et la miséricorde qu’Il a mis en toute chose ; pour qu’Il lui fasse voir la Vérité et lui accorde de s’y conformer, et lui fasse voir la fausseté et lui accorde de l’éviter, comme l’enseigne le Prophète : Allâhumma arinâ al-Haqqa haqqan wa-rzuqnâ ittibâ‘ahu wa arinâ al- bâTila bâTilan wa-rzuqnâ ijtinâbahu.

 

Allah aime dispenser Son pardon et que l’homme revienne vers Lui et demande Son pardon, en L’invoquant et en Le reconnaissant vraiment comme al-Ghâfir, al-Ghafûr, al-Ghaffâr. Car c’est pour manifester Ses qualités qu’Allah a permis que les hommes commettent des péchés, et qu’ensuite ils reviennent à Lui repentant en Lui demandant Son pardon. Le Prophète dit ainsi : « Par Celui qui détient mon âme entre Ses mains, si vous n’aviez point commis de fautes, Allah vous aurait emportés et vous aurait remplacés par un peuple de pécheurs qui Lui auraient demandé pardon, et auxquels Il aurait pardonné. »

 

Comble de grâce, Allah et Son prophète nous apprennent même comment il convient de demander la maghfira, à travers la pratique assidue de l’istighfâr. Parmi les nombreuses formules transmises, le Prophète enseigne notamment ce qu’il appelle sayyid al-istighfâr, la « demande de pardon par excellence » : Allâhumma anta rabbî lâ ilâha illâ anta khalaqtanî wa anâ ‘abduka wa anâ ‘alâ ‘ahdika wa wa‘dika ma-stata‘tu, a‘ûdhu bika min sharri mâ sana‘tu, abû’u laka bi-ni‘matika ‘alayya wa abû’u bi-dhanbî fa-ghfir lî fa-innahu lâ yaghfiru-dh-dhunûba illâ anta. « Mon Dieu, Tu es mon Seigneur, il n’y a pas de divinité en dehors de Toi. Tu m’as créé, je suis Ton serviteur et je serai fidèle à Ton pacte et à Ta promesse autant que je le pourrai. Je Te demande de me préserver des méfaits que j’ai commis. Je reconnais les bienfaits dont Tu m’as gratifié et je reconnais mes péchés. Pardonne-moi car nul autre que Toi ne pardonne les péchés. »

 

Il s’agit donc de demander la maghfira d’Allah en étant conscients de notre condition de pécheur, certes, non par pour se concentrer sur soi-même mais pour se concentrer sur Allah al-Ghâfir, al-Ghafûr, al-Ghaffâr, cela signifie partir de soi-même pour revenir vers Lui, renouer avec la fidélité à Sa volonté, chercher refuge auprès de Sa protection, rechercher un état de grâce et d’agrément dans Sa proximité. Ibn ‘Ata’ Allah dit dans ses Hikam, ou paroles de sagesse : « Il se peut qu’Allah t’ouvre la porte de l’obéissance sans t’avoir ouvert celle de Son agrément, mais Il se peut également qu’Il détermine un péché de ta part, et que celui-ci soit une cause qui te permet d’arriver à Lui. » Il disait encore : « Un acte de désobéissance qui inspire l’humilité et le sentiment d’avoir besoin d’Allah est préférable à un acte d’obéissance qui engendre l’effronterie et l’orgueil. »

 

Suivant le modèle prophétique, certains maîtres spirituels ont l’habitude de demander pardon et de revenir vers Allah pour toutes les désobéissances, les fautes et les péchés, pour chaque faute commise volontairement ou involontairement, extérieurement ou intérieurement, en paroles ou en actes, dans tous leurs faits et gestes, leurs pensées, leurs souffles, pardon pour chaque faute dont ils ont conscience et chaque faute dont ils n’ont pas conscience.

 

Allah dit : « Celui qui commet une mauvaise action, ou se montre injuste envers lui-même, puis demande pardon à Allah, il trouvera Allah grand-pardonneur, miséricordieux. » (4 : 110) L’imam al-Qushayri précise qu’au début du verset le verbe « commet une mauvaise action » indique une action, tandis qu’ensuite le verbe « demande pardon » indique une parole. Observons comment Allah nous a ainsi facilité les choses en acceptant de notre part une simple parole, pourvu qu’elle soit sincère, pour nous pardonner ainsi une mauvaise action. Mais surtout, le plus étonnant et le plus merveilleux, nous apprend ce verset, c’est que si l’on demande pardon à Allah, on Le trouvera !