Le Soufisme (partie 4)

L’Emir Abd el-Kader manifestait de façon très visible, d’ailleurs, cet ordonnancement du monde, renouvelé à chaque instant, à partir du centre intime et lumineux du Shaykh Abd el-Kader, à travers la Smala, capitale mobile et véritable centre visible, chaque fois élevé à partir de la situation spatio-temporelle du moment.


La voie soufie, la voie spirituelle en islam, si elle a pour but la connaissance de la Réalité unique et la Grande Paix par l’extinction en Lui, Dieu, n’est pas exempte de rigueur.


La voie spirituelle est longue et les étapes nombreuses, succession de dévoilement et de revoilement. Il s’agit de la véritable guerre sainte, celle que l’on mène contre soi-même, contre l’âme qui incite au mal, l’âme orgueilleuse et impérative (an-nafs al-ammâra), selon l’expression coranique. Cette guerre sainte consiste à élever la Parole de Dieu au-dessus de tout. Le voyageur sur la Voie de Dieu doit se dépouiller de tout ce qui n’est pas Lui, Huwa. Davantage encore que la richesse matérielle, ce sont les passions, les attachements à nos créations mentales, à nos conjectures qu’il faut abandonner afin de réaliser la véritable pauvreté spirituelle (al-faqr ilâ-Llâh) que Dieu comblera de Sa richesse surabondante. Mais cet abandon n’est pas aisé et le voyageur passe par de nombreuses épreuves, des périodes de désolation et de consolation, de resserrement et d’expansion, d’obscurité et de clarté, qui constituent comme une alchimie spirituelle. Le voyageur doit se remettre entre les Mains de Son Seigneur, en une patiente endurance (çabr) et une confiance pleine d’espoir (tawakkul). Il s’agit de réaliser cette totale transparence de l’âme, qui est sincérité (çidq) et justice exacte vis-à-vis de Dieu, l’Unique. Le serviteur se satisfait alors pleinement des dons de son Seigneur comme le Seigneur agrée dans sa Miséricorde le serviteur.


Nous voici arrivé au terme de la voie et de notre exposé. Le terme de la Voie est la contemplation de la Face de Dieu. Certes, nul ne peut voir Sa Face de son vivant. Mais le saint est précisément celui qui est déjà mort à lui-même pour la renaissance dans une vie nouvelle, celle de l’autre monde. Voilà la vraie vie auprès de laquelle celle-ci n’est, pour le soufisme, qu’un jeu et une jouissance éphémère. Bien des contemplatifs ont chanté dans des poèmes magnifiques la béatitude provoquée par la vision de la Face de Dieu et la satisfaction réciproque du Seigneur et du serviteur. Sous l’emprise de la contemplation, ils témoignent qu’en fait c’est Dieu seul qui est contemplé, et c’est aussi Dieu seul qui contemple. Le témoignage porté sur Dieu par Son serviteur et par Dieu lui-même s’unit en une seule parole d’amour qui s’achève en un seul silence émerveillé.


Jusqu’où l’Union du serviteur et du Seigneur est-elle consommée dans cette contemplation amoureuse  ? Jusqu’à quel point cette unicité du témoignage est-elle aussi la réalisation de l’unicité de l’Etre  ? Il s’agit là du mystère ultime. Les contemplatifs musulmans ont célébré les noces de l’Epoux et de l’épouse, le retour de la goutte d’eau dans la mer immense, l’extinction du serviteur en Dieu. On garde en mémoire le cri extatique de Hallâj : anâ-l-Haqq « je suis la Réalité suprême », qui lui valut le supplice, ou cette réponse de Abû Yazîd al-Bistâmî à celui qui frappait à sa porte : « Pars, prends garde  ! Il n’y a que Dieu dans cette maison. » Certains ont pu se méprendre et penser qu’il s’agissait d’une annihilation pure et simple. Mais l’extinction (fanâ’) est une extinction envers le monde. Elle prend la valeur d’une permanence (baqâ’) en Dieu. Certes, il n’y a que Dieu, et, selon le verset coranique « toute chose est périssable sauf sa Face »10. Il s’agit là de la Face de Dieu. Mais on peut aussi comprendre qu’il s’agit de la face de la chose, c’est-à-dire de sa face essentielle qui s’y identifie. Cette face-là est notre essence immuable (ayn thâbita), nous-mêmes dans la permanence en Dieu. Car la réalité totale n’est ni augmentée ni diminuée par l’union du serviteur et du Seigneur. Ce qui est créature reste créature, et la Réalité essentielle reste la Réalité essentielle. Afin d’expliquer la nature de cette union sans confusion, le Shaykh Ibn ‘Arabî indique que nous voyons en Dieu comme Dieu se voit en nous, c’est-à-dire en notre face essentielle. « Dieu est donc le Miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel Il contemple Ses Noms. Or ceux-ci ne sont rien d’autre que Lui-même, en sorte que la réalité s’inverse et devient ambiguë. »11 « La plume arrivée ici se brise », écrit le grand mystique persan Rûmî. Nous voilà donc arrivés au moment où il vaut mieux nous taire et reconnaître que l’Omniscient est le plus Savant.


Qu’il me soit permis de dire en conclusion que le portrait de l’Emir, ou plutôt, du Shaykh Abd el-Kader, que notre ami Jacques Paris a réalisé, est sans aucun doute le seul que celui-ci aurait véritablement accepté car il a su nous émouvoir spirituellement, en nous présentant ses Haltes, où voiles et dévoilements se succèdent jusqu’à ce que le voile ultime de l’existence se déchire, et que ne subsiste que Sa Face.


AbdAllah Yahya Darolles
Vice-Président de l’I.H.E.I.


10 Cor. 28 : 88.
11 Ibn ‘Arabî, La sagesse des prophètes, trad. Titus Burckhardt, Albin Michel, p. 48.