Notre temps et le temps de Dieu

Entrevue avec le Shaykh Abd al-Wahid Pallavicini,
à l’occasion de l’anniversaire de
Nostra Aetate

La Déclaration conciliaire Nostra Aetate fête ses 50 ans, et, avec elle, le Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, alors dénommé Secrétariat pour les non chrétiens, qui a été voulu par Paul VI parallèlement au Concile Vatican II. A travers l’institution d’un nouvel organe chargé des rapports avec les autres religions, ne s’agissait-il pas peut-être de donner une réponse concrète à la complexité du travail d’élaboration de la Déclaration qui avait suscité beaucoup de questions internes et demandé plusieurs compromis ?

Dans l’expression « non chrétiens » réside, à mon sens, un problème de fond qui ressort du texte conciliaire. Après plusieurs années de relations intenses avec le Vatican, nous avons réussi à obtenir au moins que soit modifié le nom du Secrétariat. La centralité du Christianisme, qui est réaffirmée chaque fois que le texte de Nostra Aetate mentionne une autre religion, l’hindouisme, le bouddhisme, le judaïsme et l’islam, risque de faire la part belle à ces tendances exclusivistes que les pères conciliaires entendaient justement réfuter à travers cette Déclaration.

 

Nostra Aetate est connue pour avoir permis l’ouverture au dialogue avec les autres religions. Selon vous, comment peut-on freiner l’exclusivisme religieux ?

La tendance exclusiviste suppose que la Vérité ne s’est manifestée intégralement que dans une seule religion, alors que la tradition islamique, en accord avec la tradition chrétienne, comme l’affirme, par exemple, Saint Augustin, dans De vera religione, devrait permettre à chaque croyant de reconnaître que Dieu S’est toujours révélé en des temps, des lieux et des modes différents, offrant non une vérité « partiale », mais la vérité absolue, adressée spécifiquement à des réceptacles déterminés. Ces réceptacles spécifiques sont symbolisés dans les trois révélations abrahamiques, respectivement par « le peuple élu », par une « femme élue » et par « l’élu parmi les hommes ». C’est la différence entre ces « élections » qui définit les limites entre les trois Révélations du Monothéisme abrahamique. Ces élections sont nécessaires pour révéler à chaque communauté la Parole de Dieu, qui se manifeste sous la forme d’une « Loi » pour les juifs, d’un « Homme » pour les chrétiens, et d’un « Livre », dans le sens de Récitation divine, pour les musulmans.

 

A propos des rapports entre l’islam et le christianisme, la Déclaration du Concile évoque l’importance d’une « estime réciproque ». Le Cardinal Colombo de Milan propose de traiter avec les musulmans avec « égale dignité et solennité »i. Comment avez-vous vécu, en tant que musulman, cette ouverture manifestée par l’Autorité catholique ?

Aujourd’hui, la reconnaissance réciproque de ce que nous appellerions la « validité salvatrice » des religions est plus que jamais nécessaire. Toutes les religions authentiques, en effet, conduisent l’homme au salut, participation en quelque sorte par reflet à la Réalité divine, laquelle est accessible de façon plus directe, en revanche, à travers les pratiques intérieures, présentes encore aujourd’hui au sein des ordres contemplatifs de la dernière Révélation. Il suffirait de reconnaître dans les différentes expressions théologiques des différentes révélations leur signification symbolique pour retrouver cette « seule origine »iiet Vérité unique dont toutes les révélations dérivent, sans nier à la Providence divine la possibilité d’adresser aux hommes différents messages qui sont adaptés à la compréhension des divers peuples à époques diverses et variées.

 

Il est à noter que le texte de Nostra Aetate reconnaît que l’islam accorde une place particulière à la Vierge Marie. Il est donc peut être préférable de ne pas entrer dans les questions théologiques qui divisent mais plutôt de ne garder que ce qui unit ?

Les théologies de chaque religion sont différentes et doivent rester telles, parce que c’est ainsi qu’a voulu la Miséricorde divine. Cela n’empêche pas que l’on puisse bénéficier également des apports doctrinaux des autres révélations : par exemple, l’islam reconnaît en Jésus, non « un prophète comme les autres », mais une fonction particulière à la fin des temps, lorsqu’il retournera comme « Sceau de la Sainteté » et « Annonce de l’Heure ». En effet, du point de vue de l’islam, qui est postérieur au christianisme, l’Incarnation du Christ représente, au sein du Monothéisme abrahamique, le point culminant de la manifestation de la nature théomorphique de l’homme. Ce moment culminant, cependant, devrait être entendu selon les termes même des Pères de l’Eglise, pour lesquels : « Si Dieu S’est fait homme, c’est pour que l’homme se fasse Dieu ». Toutefois, la compréhension de l’Incarnation, en s’éloignant de cette signification première, risque de ne plus conduire l’être humain à l’aspiration vers Dieu, mais de le faire tomber dans l’idolâtrie de lui-même, identifiant le Fils avec l’imperfection de sa nature humaine.

 

Certains thèmes sont abordés avec difficulté par musulmans, qu’en pensez-vous ?

Nombreux sont les musulmans, en effet, qui ne connaissent plus leur propre doctrine, qui est instrumentalisée par des fondamentalistes à des fins de pouvoirs terrestres. Pour notre part, en revanche, nous nous référons aux maîtres soufis qui n’ont pas seulement étudié la doctrine islamique dans son orthodoxie, mais qui ont passé leur vie à l’enseigner. Ce fut le cas, par exemple, du Shaykh Abder-Rahman Elish El-Kebir, saint égyptien du XX siècle, qui affirmait que « si les chrétiens ont le signe de la croix, les musulmans, quant à eux, en préservent la doctrine. »

 

Certaines tendances d’aujourd'hui ne risquent-elles pas de tomber dans le syncrétisme ?

Une chose est la nécessité de se référer aux principes universels originels qui sont communs à nos traditions, pour en retrouver la source de Connaissance unique de nos religions (principes, entre autres, auxquels fait référence l’introduction de Nostra Aetateiii, et qui répondent aux questions du sens ultime de la vie, de l’origine de la Création à l’eschatologie); une autre, en revanche, est de confondre les rites spécifiques, pour donner naissance à un mélange syncrétiste qui porte atteinte à la fois à la Doctrine et à la Grâce divine.

 

Nostra Aetate a été conçu comme un document officiel pour condamner les persécutions qui ont été commises à l’encontre des juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, et pour contrer les tendances antisémites rampantes. Selon vous, le Concile Vatican II a-t-il réussi en ce sens?

Si l’on veut respecter les juifs, il faut les reconnaître à part entière, non seulement comme l’une des communautés du Monothéisme abrahamique, mais comme une religion complète qui conduit de façon effective au salut. Le risque est que l’on se laisse influencer et confondre par les atrocités de notre temps, sans voir le temps de Dieu qui a imprimé une cyclicité dans l’histoire à travers la succession providentielle des religions. L’homme contemporain juge l’action de Dieu dans le monde selon ses propres paramètres, mais ne semble rien faire pour essayer de se rapprocher de Lui. C’est de cette sainteté, au contraire, qu’il faut s’inspirer pour comprendre le sens authentique de cette “Nostra Aetate”, ces temps ultimes qui sont les nôtres, et dont nous devons savoir ensemble reconnaître les signes.

 

Pour la première fois, l’Eglise catholique envisage de façon officielle, dans un Concile, à travers l’élaboration de Nostra Aetate, les implications de l’ouverture à l’égard des autres religions. Les pères conciliaires provenaient de différentes régions, et ceux qui vivaient notamment sur les terres où le christianisme était une minorité, comme le Moyen Orient, l’Afrique, l’Inde et le Japon, souhaitaient davantage de courage en mentionnant les autres religions, parce qu’ils les connaissaient de près. Vous qui avez voyagé dans nombre de ces pays, comment voyez-vous les rapports entre les diverses religions ?

Nous avons peut-être oublié pendant trop longtemps ce que Saint François avait fait, 700 ans avant même Nostra Aetate, en inscrivant dans sa Règle la nécessité de respecter les musulmans dans leur foi. Nous voudrions rappeler le courage du Saint d’Assise qui a su dépasser, par amour de la Vérité, les conventions du monde, en relançant un véritable esprit de « fraternité universelle » qui procède du même et unique Dieu. Le même Saint François rencontra le Sultan Malik al-Kamil, chef politique et religieux, mais surtout adepte de la dimension contemplative de l’islam, le soufisme. Lorsque Saint François réussit finalement à rencontrer le sultan d’Egypte, ce fut durant une nuit de pleine lune, et tous deux, avant d’entamer leur conversation, restèrent extasiés en contemplant la beauté de cette lumière, qui semblait ternir l’éclat des armes des deux armées déployées pour défendre leur religion respective. Il semble que les deux hommes se rendirent compte que c’est précisément cette lumière venant du ciel qui peut illuminer les adversaires, cette même lumière que les ordres contemplatifs recherchent durant leurs pratiques respectives de l’invocation du Nom du Dieu unique.

 

50 ans après Nostra Aetate, le Pape François, que vous avez eu l’occasion de rencontrer en 2014 à Redipuglia et à Jérusalem, a eu le courage, avec l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium, d’initier une nouvelle saison pour le dialogue interreligieux. Qu’en pensez-vous ?

Nous musulmans italiens, particulièrement, nous nous sommes rendus compte de ce changement de rythme, car si l’islam est une minorité en Italie, nous le sommes doublement en tant que musulmans italiens œcuméniques. En vertu de cette vocation au dialogue, par exemple, nous avons été invités en 2010 dans la grande basilique de Padoue, à l’occasion de l’ostension du Saint, un saint par antonomase, celui qui est saint parce qu’il a connu Dieu, de la même manière que Dieu a dit par la bouche du Prophète Muhammad : « J’étais un trésor caché, J’ai voulu être connu et J’ai créé le monde » : en effet, Dieu veut être connu des hommes parce qu’ils sont faits « à Son image et à Sa ressemblance », affirmation présente également dans la Tradition islamique, et qui est, selon les pères conciliaires, à la base de « fraternité universelle ».ivDevenir saints comme Saint Antoine signifie devenir maîtres de nous-mêmes, c’est-à-dire seigneurs (signori), si vous permettez le jeu de mots, c’est-à-dire celui qui « s’ignore », qui s’oublie lui-même au nom de son Seigneur,perdant sa propre individualité pour atteindre la vraie personnalité, qui est celle de Dieu, l’Unique, le même que Celui des chrétiens, qui peuvent y accéder à travers les Personnes de la Trinité.Nous ne sommes plus des « individus », c’est-à-dire « indivisibles », mais nous nous fondons dans la « personne », qui signifie en latin « être traversé » par le son du Nom de Dieu, nomen-numen,personare, en faisant ainsi résonner dans notre cœur Son Saint Nom, celui que les chrétiens arabes appellent également Allah.

 

Lislam apparaît souvent difficile d’approche à cause de la langue arabe. Y a-t-il un mystère inhérent aux langues sacrées ?

La langue coranique est miraculeuse, dans le sens qu’elle a été révélée par Dieu. En effet, elle ne correspond pas à la langue arabe parlée au temps du Prophète Muhammad. Déjà ses contemporains arabes furent frappés d’entendre de telles sonorités inouïes et formes grammaticales, qu’ils comprenaient néanmoins immédiatement, et qui les touchèrent profondément dans leur cœur, car elle exprimait une pureté qu’aucun poète ou lettré n’aurait jamais pu concevoir, ni imiter. De même, la précieuse relique de la langue de Saint Antoine, dont les prédications inspirées étaient capables de convertir jusqu’aux cœurs les plus endurcis, symbolise le langage de la sainteté que le temps ne peut corrompre.

Pour les juifs, le Nom de Dieu est imprononçable, tandis que les musulmans le mentionnent continuellement, et les chrétiens invoquent la sainte Trinité. Comment respecter ces différentes identités confessionnelles, en maintenant l’Absolu de la Réalité divine ?

En réalité, nous arrivons là au cœur de la question. Durant l’invocation, le Nom de Allah se contracte dans Sa dernière syllabe, qui en arabe correspond au pronom Huwa, signifiant « Lui », Hu. Huwa est le son de l’inspiration du « H », comme dans Ruh, le Ruah hébreu, l’Esprit de Dieu, dans le Coran rapporté à Jésus, qui s’identifie au Maître du souffle. L’Essence de ce Principe est contenue mystérieusement dans le terme « EL », variante hébraïque du substantif sémitique nord-occidental « IL », le même qui, en italien, assume la fonction d’article déterminant « il », qui donne l’absoluité au nom de Dieu dans le terme composé de « il » et « Dio » dans le mot Iddio ; de même que, en hébreu, on obtient Elohim qui, tout en ayant une valeur de pluriel, exprime la manifestation Unique de la Divinité dans la multiplicité et dans l’Universalité des formes, le reflet des théophanies tirant leur origine du Principe de la Lumière et de l’Esprit. Une fonction similaire est assumée, en arabe, par l’article déterminant Alavec ilah dans le Nom Suprême de Dieu ALLAH. C’est vers Lui que le croyant (quelle que soit la religion orthodoxe à laquelle il appartient) finalement « se tourne », Eloah en hébreu, ou en arabe IlaHu, c’est-à-dire « vers Lui », avec l’expiration du même « H » initial, Huwa, qui vient compléter le cercle du zéro métaphysique dans la succession de cette séquence HU – WA – ALLAH – HU.

 

Ces conceptions sont-elles liées au soufisme ?

Il s’agit d’intuitions intellectuelles qui lient entre elles données traditionnelles, vie religieuse et pratique rituelle, et qui inspirent un témoignage, que nous espérons utile surtout aux musulmans, qui en ces temps semblent avoir oublié la signification et la valeur du son primordial des lettres sacrées.

Le professeur Franco Cardini, grand connaisseur de la vie de Saint François, me disait que dans ses moments extatiques le saint semblait roucouler, comme font les colombes sur la devanture de mes fenêtres. En effet, si vous deviez répéter le nom de Dieu continuellement, comme dit Saint Paul « sine intermissione orate », vous noterez que, à un certain moment, Allah se contracte dans sa dernière syllabe qui correspond en arabe au pronom Huwa, signifiant « Lui » : Hu Hu Hu.

 

i Lo sviluppo del Concilio Vaticano II. La Nostra Aetate, sous la direction de Gianpietro De Bortoli, Diocèse de Trévise.

ii Nostra Aetate, § 1.

iii Ibidem.

iv Nostra Aetate, § 5.