Sermon du vendredi à l’occasion de la disparition du Shaykh Abd al-Wahid Pallavicini


Ô âme pacifiée – retourne à ton Seigneur satisfaisante et satisfaite –  entre ainsi parmi Mes serviteurs –  entre ainsi dans Mon Paradis.

Surat al-Fajr, L’Aube, 99 : 27-30

 

 

Ô croyants, bienvenu à ce jumu’a sur le Ridwan, la satisfaction d’Allah, qui se reflète dans l’âme satisfaite et pacifiée. Tout âme fait retour à son Seigneur car en Vérité à Allah nous appartenons et à Lui nous faisons retour, inna lillahi wa inna ilayhi raji’un.

 

Mais toutes les âmes ne retournent pas dans le même état primordial dans lequel elles sont nées. La révélation, dans ce verset, fait référence à une âme particulière, l’âme pacifiée, al-nafsu al-mutma’inna, une âme qui a réalisé la vraie Paix. Il s’agit, selon les maîtres musulmans, de la Paix que l’islam exprime dans l’acceptation pacifiée de la Volonté d’Allah, la reconnaissance de l’Ordre supérieur de Dieu, le service à Sa Toute-Puissance infinie, ce que les maîtres chrétiens appellent la subordination opérative à la Seigneurie de l’Esprit. Lorsque ce rattachement et cette hiérarchie entre al-Ruh et al-Nafs, entre Esprit et Âme, retrouvent leur relation harmonieuse, progressive et constante, alors l’âme trouve la paix, retrouve sa vraie nature et fonction, épuise les stimulations pour les passions matérielles ou pour les suggestions subtiles, éteint les distractions de ce qui n’est pas Vérité. Alors l’homme et la femme découvrent l’âme pacifiée, l’âme gouvernée par le souffle de l’Esprit.

 

Selon certains maîtres musulmans, une relation similaire lie l’Intellect, al-‘aql, et la pensée, al-fikr. L’être pensant est en effet celui qui réussit à réaliser une transparence par rapport à l’Intellect Premier, la pensée devient le rayon d’une Lumière qui part d’une Intelligence Supérieure, celle du Seigneur des mondes, le Créateur des cieux et de la terre et de ce qui se trouve entre eux. Le rayon de lumière est lui-même lumière tout comme la pensée est intelligence, et ainsi la satisfaction de l’âme est le reflet de la Satisfaction d’Allah. La science de l’Unité, ‘ilm al-tawhid, discipline la doctrine islamique du rattachement et des correspondances entre le monde supérieur et les plans inférieurs, sans qu’il puisse y avoir confusion ni séparation, mais bien plutôt distinction et liaison.

 

Ainsi chaque âme retourne à son Seigneur, et, dans ce retour, retrouve la Grande Paix, mais il est des âmes qui savent maintenir, découvrir et développer cette Paix déjà durant la vie en ce monde. Il s’agit de « grandes âmes » qui savent se disposer à l’ouverture spirituelle sans jamais abandonner la cohérence et les responsabilités, le service et le témoignage, relativement aux formes et au temps de ce bas-monde. Leur grandeur consiste en un rayonnement de Lumière, Intelligence et Fraternité qui sait dépasser les conventions mais aussi les anti-conventionnalismes sur la qualité, sur la rationalité et sur la personnalité. Ce qui rend ces âmes extraordinaires, ce n’est pas, comme le pensent les arrogants et les ambitieux, la science ou le génie ou la soif d’un résultat, mais c’est l’autorité capable de dépasser le niveau médiocre avec lequel l’homme tend à s’identifier ou à se glorifier lui-même, pour au contraire reprendre, rappeler, en ces temps ultimes, l’actualité ou l’orientation vers la foi vécue intégralement au Nom d’un Principe Unique et Supérieur, et selon le modèle de la Prophétie.

 

C’est Allah, Sa Miséricorde infinie et Son Amour qui élèvent l’âme humaine et qui la guident vers la découverte de Lui-même et de Son secret. C’est la Prophétie qui guide une interprétation de la lettre de la révélation qui sache exprimer un bénéfice extérieur et intérieur, un élargissement et un approfondissement de la connaissance. C’est cette extraordinaire combinaison, entre la descente d’Allah dans le cœur et l’action de l’âme individuelle se vidant des puissances de l’illusion, qui crée une alchimie qui dissout et lie l’homme et son âme à Dieu.

 

C’est ainsi qu’a lieu la libération, c’est ainsi que s’accomplit le service fécond, c’est ainsi qu’on entre au Paradis ! Accorde-nous, ô Seigneur, cette grande Paix, rends notre âme satisfaite d’un retour à l’essence qui puisse se réaliser avant le dernier voyage outre-terre, notre retour final à la Demeure sainte de la Présence d’Allah.

 

Très chère saida Nuriyyah, chers frères et sœurs, chers amis,

 

Une tradition islamique raconte que les anges s’adressent, le Jour de la Résurrection, aux grandes âmes de ceux qui ont réalisé une union dans la dévotion pérenne avec Allah (munfaridun), en leur disant : « Allez vers vos demeures du repos éternel au Paradis ! » Mais les grandes âmes répondent : « Qu’est-ce que le Paradis pour nous qui nous nous sommes consacrés à la concentration sur Lui, ayant été dotés d’une compréhension d’exception que le Très-Haut nous a confiée ? Nous ne désirons rien d’autre que Lui, c’est la seule Vie vraiment bonne (hayat tayyiba). »

 

Selon le shaykh al-Tustari, radiyAllahu ‘anhu, il y a deux degrés de Paradis : le Paradis comme Jardin, et le lieu de la vie dans la Vie (hayat bi-hayat), un espace « consubstantiel » dans la permanence avec le Présent Eternel. Ce lieu est la résidence de l’âme pacifiée, nafs al-ruh, la demeure des âmes satisfaites dans la Satisfaction opérante et bénissante de Dieu, une résidence à la tranquillité absolue (sukun), la Maison Sacrée de la compagnie des amis d’Allah (awliya’), ceux qui sont Ses serviteurs en Vrai (haqqan).

 

Selon le shaykh Jalal al-Din al-Suyuti, radiyAllahu ‘anhu, la condition extérieure de ces grandes âmes « correspond parfaitement au modèle du vrai croyant ». Lorsqu’il se manifeste, ce modèle a une portée universelle qui a des répercussions sur les consciences, et des conséquences sur la cohérence et la fidélité de tous les êtres, et investit la famille, la communauté religieuse, le patrimoine privé et la propriété intellectuelle, chaque aspect de la vie visible et invisible ; tout est orienté, ordonné, uni et résorbé dans la Connaissance et dans la Reconnaissance, dans la Garde et dans le Témoignage, dans le Souvenir et dans la Crainte, dans la Patience et dans la Gratitude, dans la Foi et dans le Pardon d’Allah et de Son Prophète.

 

Aujourd’hui est un jour spécial, il est concédé aux vivants et aux présents l’honneur de saluer pour la dernière fois un connaisseur d’Allah reconnu par Allah ; un pôle spirituel méconnaissable pour les gens indifférents au Sacré ; un maître d’une Voie « comme les autres », si nous considérons la tradition, mais bien différente de tant d’autres si nous considérons les faux maîtres de l’anti-tradition ; un homme de Principe qui savait bien rappeler au sens de la Réalité et au déconditionnement par rapport à la psychose collective et aux automatismes de la mentalité dominante ; un défenseur de l’Unité et de l’Unicité de la Vérité mais aussi de l’unité de la communauté et des identités sacrés de chacun ; un témoin de la Métaphysique vécue, la seule pour laquelle il vaut la peine de vivre intégralement chaque clin d’œil et chaque souffle ; un interprète rigoureux et impétueux de l’imminence eschatologique, animé par la sollicitude christique et préoccupé par la dérive d’un nouvel humanisme pseudo-chrétien qui méconnaît le Mystère de la seconde et dernière venue de Jésus annoncée par la doctrine islamique comme « signe de l’Heure » ; un héritier de la clairvoyance de la prophétie qui va au-delà de la science de l’isthme des deux mers en vertu d’une sensibilité Khidrique qui tue le dragon avec le regard tendu vers l’image bénie de la Vierge Maryam ; un rénovateur d’une pratique contemplative de l’orthodoxie de l’ésotérisme islamique dont il ne restait plus aucune trace en Italie depuis l’époque de Dante et de Frédéric II ; un intellectuel de la supra-rationalité qui ne pouvait rentrer dans le cadre limité des schémas scientifiques de l’académie moderne, si ce n’est grâce à la sensibilité de quelques universitaires d’exception ; un fondateur de l’Islam italien qui ne pouvait rentrer dans le cadre limité des schémas juridiques des Institutions du Gouvernement de garde, si ce n’est grâce à la sensibilité de quelques fonctionnaires et politiques d’exception ; un homme d’exception par son universalité qu’on accusait de ne pas se rendre « compatible » avec les standards du « main stream » de la culture profane ; un mari, un beau-père, un grand-père, un père, amoureux et « impossible ». Il se définissait lui-même, pour exorciser les possibilités négatives présentes en chaque homme, comme « une bête », et il se préoccupait d’avoir peut-être exagéré de temps en temps, provoquant quelques susceptibilités dans la tenue intolérante du « système » et de nombre de ses interlocuteurs incapables de comprendre et de vouloir selon la perspective d’une authentique conversion et d’une initiation pour Allah et Son Prophète, et prêts à trahir le processus de l’Accord sur les Principes pour une vaine gloire alternative, pour une hypocrisie intellectualiste, pour une médiocrité de la religion utilisée à des fins personnelles, ou pour une paix purement sentimentale, « comme la donne le monde ».

Son maître, le shaykh Ahmad ibn Idris al-Hasani al-Fasi, radiyAllahu ‘anhu, écrivait : « Nous sommes des invités sur la terre de Dieu, et les invités doivent se comporter comme tels vis-à-vis de leur Hôte. » Qu’Allah et Son Prophète accompagnent l’âme du shaykh Abd al-Wahid auprès de l’Hôte, à la station des pacifiés et satisfaits, dans le conseil des Elus, près de la demeure de sayyidna ‘Isa, ‘alayhi al-salam, parce qu’il a su « revivifier l’Esprit et non la lettre qui tue ».

 

Un noble ami à moi, descendant du Prophète et délégué du Roi hachémite de Jordanie, écrivait : « Ce que je trouve remarquable chez le shaykh Abd al-Wahid Pallavicini, ce sont sa sincérité, sa dignité, son insistance sur l’extinction, sur la vérité religieuse, sur l’orthodoxie de la doctrine traditionnelle et sur la méthode spirituelle. J’ai du mal à imaginer le courage moral qu’il fallait à un jeune aristocrate italien de 25 ans pour entrer en islam (en 1951) sur l’inspiration de pratiquer l’ésotérisme islamique, puis épouser une femme japonaise, et rencontrer l’opposition de son éminente famille, et pourtant rester fidèle à l’islam et à l’invocation de Dieu pendant plus de 60 ans – mais ceci est la véritable histoire de ce sage des derniers temps. »

 

Imam Yahya Pallavicini