L’islam comme voie de soumission et de discernement

Par un effet de Sa miséricorde, Dieu S’est révélé aux hommes, en des temps bien déterminés et selon des modes différents. Il les a instruits sur la nature de la relation qui lie la créature à son Créateur, sur leur état de soumission envers Lui, mais également sur la place de l’homme dans la Création ainsi que la fonction de ce dernier dans le Plan divin. Le mot islâm, qui désigne la dernière Révélation pour l’humanité de notre cycle, signifie justement « soumission », apaisante et apaisée, à la Volonté de Dieu. En réalité, toutes les religions orthodoxes peuvent être appelées islâm, car chacune d’elles invite le serviteur à une soumission authentique qui vise à faire rayonner la Gloire divine et à transformer l’existence de l’homme. Mais l’islam, comme chaque religion véritable, possède aussi des particularités qui le différencient des autres religions : en tant qu’ultime Révélation, il confirme les messages divins antérieurs et synthétise la profession de foi éternelle en une formulation courte et explicite :

Lâ ilâha illâ-Llâh, Muhammadun rasûlu-Llâh— il n’y a pas de dieu si ce n’est Dieu, Muhammad est l’Envoyé de Dieu.

Dans cette perspective de rappel ultime, Dieu ne veut pas imposer à l’homme plus que ce qu’il peut porter : « Dieu veut pour vous la facilité, Il ne veut pas la difficulté pour vous »1, et, connaissant la nature faible de l’homme, Dieu a fait de l’islam une direction (hudâ) qui amène l’homme au salut, et une miséricorde (rahmah) qui sanctifie celui qui accepte de suivre cette direction. Cette facilité, dont Dieu parle, n’est pas une complaisance envers les penchants de l’homme, mais elle est une voie balisée, qui le préserve de ses propres errements, vers un but que Dieu a assigné à l’homme de toute éternité.

L’islam offre, par surcroît, des moyens solides pour se prémunir contre toutes les formes possibles d’idolâtrie, qu’elles soient doctrinales, théologiques, psychologiques ou sentimentales. La tradition prophétique accompagne le croyant à lire, avec un plus grand discernement, les signes caractéristiques des temps de trouble — ces temps où ce même discernement devient à la fois plus nécessaire et plus difficile, parce que le faux revêt de plus en plus exactement les apparences du vrai.

Il leur fait des promesses et leur donne de faux espoirs. Et le Diable ne leur fait que des promesses trompeuses. Voilà ceux dont le refuge est l’Enfer. Et ils ne trouveront aucun moyen d’y échapper !2

Ainsi, l’islam est une voie de discernement, une invitation constante à distinguer, de manière tranchante, le Réel de l’illusoire, la Vérité de l’erreur, le convenable du blâmable, le licite de l’illicite, l’adoration authentique de l’idolâtrie. Car toute l’existence de l’homme se joue, en dernière analyse, autour d’une seule question — celle que le Coran pose dans chaque sourate et que chaque époque reformule à sa manière : qu’est-ce que l’homme adore réellement ? À cette question, l’idolâtrie et l’adoration authentique apportent deux réponses radicalement opposées : l’une enferme l’homme dans le culte de ce qu’il a forgé — ses passions, ses abstractions, ses illusions —, l’autre le libère en l’orientant vers Celui qui Seul est digne d’être adoré.

Transcendance et Immanence

La juste tension entre tanzîh et tashbîh

La révélation coranique embrasse tous les domaines de la vie de l’homme, et lui redonne, par voie de conséquence, la vision harmonieuse de la création ainsi que la conscience de son unité, reflet de l’Unité divine (at-Tawhîd). L’islam s’adresse à l’homme depuis sa situation spatio-temporelle ontologique, et vient rétablir le rapport entre la Transcendance (tanzîh) — l’affirmation de l’incomparabilité divine — et l’Immanence (tashbîh) — l’affirmation de la proximité divine —, pour connaître Dieu et garder le lien avec Lui, le Réel (al-Haqq). On comprendra ainsi, sans peine, que l’affirmation unilatérale d’une perspective au détriment de l’autre plonge l’homme dans l’idolâtrie.

La conception « immanentiste », qui voit seulement Dieu en toute chose, voudrait limiter Celui-ci à la création, faisant risquer la perte du monothéisme, pour le remplacer par un naturalisme, tel que le « panthéisme » par exemple. Cette forme d’idolâtrie prétend ramener uniquement Dieu, l’Absolu, au relatif, l’Infini au fini, l’Inaccessible à l’accessible. À l’opposé, la Transcendance, lorsqu’elle est maintenue à l’exclusion de l’Immanence, fait de Dieu un Être inaccessible qui n’intervient pas dans le monde. Elle refuse alors à l’homme toute possibilité de Le connaître à travers les formes créées, symboles des réalités spirituelles, et donne au monde une réalité indépendante, en dehors de Dieu, ce qui est manifestement de l’« associationnisme », autre forme d’idolâtrie.

Dieu n’est ni simplement transcendant, ni simplement immanent, mais Il est l’Intérieur (al-Bâtin) et l’Extérieur (azh-Zhâhir) simultanément, deux Noms divins qui rappellent que Dieu est au-delà de toute analogie avec le créé et qu’Il se manifeste dans les choses — Il est « plus proche de l’homme que sa propre veine jugulaire »3, rappelle le Saint Coran. Ce discernement n’est pas seulement une exigence intellectuelle : il découle de la nature même du Réel. C’est précisément parce que Dieu est le Principe, dont toute réalité procède sans L’épuiser, qu’aucune des deux perspectives, prise isolément, ne saurait Le saisir — la Transcendance seule Le poserait comme inaccessible, l’Immanence seule Le dissoudrait dans le créé. La juste tension entre la Transcendance et l’Immanence n’est pas une construction de la pensée, mais une fidélité à ce que Dieu est en Lui-même.

L’homme spirituellement orienté n’est pas celui qui résout la tension entre tanzîh et tashbîh en choisissant l’un ou l’autre, mais celui qui apprend à habiter cette tension comme le lieu même de la Connaissance de Dieu. Ibn ‘Arabî (rady-Llâhu ‘anhu) a montré que l’erreur fondamentale des théologiens qui exagèrent la transcendance, comme celle des mystiques qui dissolvent Dieu dans la création, provient d’une même limitation : l’incapacité à maintenir simultanément deux vérités dont chacune, prise seule, défigure ce qu’elle prétend pourtant honorer. C’est le sens profond du verset coranique : « Rien n’est comme Lui — et Il est l’Ouïe, la Vue. » La première proposition affirme l’Incomparabilité absolue ; la seconde, par les Noms de Beauté, affirme la Présence active dans la création. Ces deux propositions ne se contredisent pas : elles se complètent, et c’est leur conjonction qui constitue la juste formulation du Tawhîd — l’Unicité divine.

Cette discrimination, à laquelle l’homme est appelé, ne s’épuise pas dans l’ordre juridique, moral ou même théologique : elle est essentiellement le fruit d’une connaissance intérieure, la Connaissance de Dieu (al-ma‘rifah), qui seule peut installer définitivement le serviteur dans la certitude (al-yaqîn) et la parfaite adoration (‘ibâdah), en lui accordant de saisir la raison profonde de la Loi révélée, éclairée par les réalités spirituelles qui scintillent dans l’existence comme la lumière rayonne dans la nuit.

Le point de vue sacré et le point de vue profane

Le point de vue sacré, théocentrique, repose sur une vision ordonnée du réel : il existe des degrés d’existence allant du Principe pur et inconditionné — l’Infini métaphysique  — jusqu’aux manifestations les plus grossières du monde sensible. Dans cette perspective, rien n’est intelligible par soi-même : chaque chose ne prend sens que par sa relation au plan supérieur dont elle dépend et dont elle est le symbole. Le cosmos tout entier est, comme le rappelle le Saint Coran, un tissu de signes (âyât) pour « ceux qui comprennent » — une théophanie, un langage sacré que seul le cœur purifié sait déchiffrer.

Cette vision ordonnée du réel est la vision primordiale de l’homme, celle que la fitrah —  la disposition originelle dans laquelle Dieu a créé l’être humain — lui confère naturellement. C’est pourquoi l’islam est, selon la célèbre formule prophétique, la dîn al-fitrah — la religion de la disposition primordiale — c’est-à-dire le retour de l’homme à ce qu’il est profondément, dès lors que les voiles qui obscurcissent cette disposition ont été dissipés.

Le point de vue profane, égocentrique, en revanche, ne constitue pas simplement une absence de religion ou d’intérêt pour le divin : c’est une orientation inversée, un regard qui part du bas — du sensible, du mesurable, du quantifiable — en prétendant que cette seule strate épuise la totalité du Réel. C’est précisément cette prétention qui en fait non pas un point de vue neutre, mais une erreur métaphysique profonde. En rejetant l’autorité de la Tradition au profit de la seule raison humaine, l’homme moderne s’est progressivement coupé de son axe vertical, se réduisant à un être purement horizontal, livré au devenir et à la matière, enfermé dans le temps et l’espace, sans ouverture vers la Transcendance.

À ce stade, il importe d’apporter une précision essentielle concernant le symbole. Du point de vue sacré, le symbole ne saurait être une simple convention humaine : il participe réellement à ce qu’il symbolise. Les rites ne sont pas de simples commémorations psychologiques — ils actualisent une réalité métaphysique et opèrent une véritable connexion entre les niveaux d’existence. La prière islamique, par exemple, n’est pas un simple exercice de recueillement subjectif : elle est une participation effective à la louange que toute la création adresse à son Créateur, comme le rappelle le verset : « Il n’est rien qui ne Le glorifie en Sa louange, mais vous ne comprenez pas leur glorification. »4 Le point de vue profane, en revanche, ne voit dans le symbole qu’une métaphore commode, réductible à un contenu rationnel ou émotionnel — vidant ainsi le rite de son efficacité ontologique réelle, et l’homme de sa raison d’être profonde.

La perspective prométhéenne, qui s’est développée au cours de ces derniers siècles, voudrait faire de la volonté de l’homme une puissance qui comprend tout d’elle-même, utilisant la raison, ou du moins une partie de la raison, comme seul moyen de connaissance, et niant tout autre moyen supra-rationnel, en l’assimilant à l’irrationnel. La raison, qui trouve pourtant sa juste place chez le croyant, risque alors de s’aventurer hors de son champ de juridiction, lui faisant perdre alors toute orientation et protection. La volonté de l’homme, dans cette perspective, parvient ainsi à handicaper l’homme, voire à l’amputer de ses possibilités d’ordre supérieur. Ce qui est reprochable aux défenseurs acharnés d’une telle déviation, c’est « la prétention de refuser aux autres la possession ou l’usage de facultés qui leur manquent à eux-mêmes »5 et dont ils ne soupçonnent même pas l’existence, ni l’efficacité. Il existe, en effet, chez l’homme, une faculté d’ordre supra-individuel, l’Intellect pur (al-‘Aql), qui transcende la raison et qui est la seule à pouvoir atteindre Dieu fidèlement, sans pourtant jamais Le saisir — préservant ainsi l’incomparabilité de Dieu, qui n’a jamais cessé d’être ce qu’Il est, comme le rappelle une parole attribuée au Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) : « Dieu était, et rien n’était avec Lui. Et Il est maintenant tel qu’Il était. »6

Le point de vue profane, qui veut voir en l’homme un être se suffisant à lui-même, est donc l’entrave majeure à la compréhension du Vouloir divin : « N’as-tu pas vu celui qui prend sa passion pour une divinité ? »7, interpelle le Saint Coran, « Dieu l’égare sciemment. Il met un sceau sur ses oreilles et sur son cœur ; Il place un bandeau sur ses yeux. Qui donc, en dehors de Dieu, le dirigera ? Les hommes ne réfléchissent-ils donc pas ? »8 Il renouvelle en cela l’erreur de Iblîs qui refusa de se prosterner devant Adam, contre l’ordre divin, car il s’était fait sa propre idée de Dieu et n’acceptait pas, par orgueil, de l’abandonner pour Lui. C’est dans cette affirmation orgueilleuse que l’erreur individualiste trouve son origine et sa vitalité.

Les nouvelles formes d’idolâtrie

Les temps de la fitna et la figure du Dajjâl

Pour comprendre la nature et la gravité des idolâtries contemporaines, il est nécessaire de les situer dans le cadre que la tradition prophétique elle-même leur assigne : celui des temps de trouble — la fitna — qui précèdent et annoncent la fin du cycle humain. L’islam n’est pas une religion qui ignore le temps : il le lit, il le déchiffre, il en reconnaît les signes. Et parmi ces signes, la prolifération de l’idolâtrie sous ses formes les plus insidieuses occupe une place centrale dans les avertissements prophétiques.

La notion de « conditions cycliques » n’est pas propre à l’islam — on la retrouve également dans les autres traditions authentiques — mais parce que l’islam est la dernière Révélation du cycle de l’humanité, ces conditions font l’objet d’une lecture particulière, ancrée dans le Coran et la Sunna. Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) a décrit avec clarté la dégradation progressive des temps : « L’islam a commencé comme quelque chose d’étranger, et il redeviendra étranger comme il a commencé. »9 Cette étrangeté croissante ne désigne pas la marginalisation sociologique de la religion, mais quelque chose de plus profond : l’obscurcissement progressif de la compréhension intérieure, la réduction de l’islam à ses formes extérieures, la perte du sens vivant des rites et des doctrines. Les savants traditionnels ont toujours interprété ces avertissements non comme une invitation au pessimisme ou au repli, mais comme un appel au discernement accru — au furqân — précisément parce que les contrefaçons spirituelles deviennent, avec le temps, de plus en plus difficiles à distinguer de l’original.

Le Dajjâl — l’Antéchrist, littéralement « le Grand Trompeur » — est, dans l’eschatologie islamique, la figure qui synthétise et porte à son paroxysme cette puissance de falsification. Son nom même, dérivé de la racine DJL — « enduire », « recouvrir », « masquer » — dit l’essentiel de sa nature : non pas une force de destruction brutale, mais une puissance de dissimulation subtile, capable de présenter le faux sous les apparences du vrai, l’illusion sous les apparences de la réalité, l’idolâtrie sous les apparences de la spiritualité. La tradition rapporte qu’il sera borgne — al-a‘war — voyant d’un seul œil : métaphore transparente d’une vision amputée de sa dimension verticale, réduite au seul plan horizontal du sensible et du mesurable. Il est d’ailleurs significatif que le terme arabe, pour désigner l’être humain (insân), partage la même racine trilitère (nûn-sîn-yâ) que le verbe oublier (nasiyâ) : c’est précisément sur cette nature oublieuse que l’Adversaire cherchera à agir.

Les illusions du Dajjâl viseront non pas les instincts grossiers de l’homme, mais ses aspirations les plus élevées — son désir de connaissance, sa quête de sens, sa soif de transcendance — et les derniers temps verront le retour des adorateurs d’idoles, non pas sous la forme archaïque de statues de pierre, mais sous celle, infiniment plus subtile, des idoles mentales et sentimentales que l’on retrouve dans le culte de l’ego, de la technique, du bien-être, du progrès indéfini. « L’Heure ne se lèvera pas avant que des tribus de mon peuple ne rejoignent les polythéistes et n’adorent des idoles », avertit le Prophète — et les maîtres du taçawwuf ont toujours lu dans cette parole non seulement une prophétie sur l’avenir lointain, mais un avertissement sur les formes d’idolâtrie intérieure qui guettent chaque croyant à chaque instant. L’idolâtrie est ainsi, dans cette perspective, un signe des temps, un indicateur de l’avancement du cycle vers son terme — terme que l’islam invite non à redouter, mais à traverser avec la certitude que la Miséricorde divine embrasse tous les états de la création.

Les idoles abstraites de la modernité

L’idolâtrie n’est plus désormais dans des formes plus ou moins représentatives de Dieu, mais dans la croyance en des notions vagues telles que la « Vie », le « Progrès », la « Nature », la « Science » — abstractions érigées en absolus. « Beaucoup de ceux qui prononcent ces mots avec le plus de conviction n’ont dans la pensée rien de bien net qui y corresponde ; au fond, il n’y a là, dans la plupart des cas, que l’expression, on pourrait même dire la personnification, d’aspirations sentimentales plus ou moins vagues »10 — autant d’idoles modernes dont l’emprise n’en est que plus difficile à reconnaître, et qui constituent un polythéisme bien masqué.

Ces constructions mentales sont également présentes dans la recherche de la performance sans la remise confiante en Dieu, le succès individuel au détriment du Bien commun, la richesse matérielle comme réussite sociale, la santé comme lutte contre l’angoisse de mort — autant de passions ou d’attachements qui enchaînent l’homme à sa nature inférieure (nafs ammâra). L’individualisme enferme l’homme à l’intérieur d’une bulle dans laquelle se réfléchissent les seules émanations du moi, le privant ainsi des influences spirituelles qui seules peuvent l’orienter. Le Saint Coran met en garde contre ces illusions mentales et sentimentales que l’homme forge, et qu’il associe à Dieu en leur donnant une réalité « à côté de Lui » :

Quiconque associe quoi que ce soit à Dieu se trouve comme s’il était tombé du Ciel ; des oiseaux de proie l’emportent à l’improviste, ou bien le vent le précipite dans un lieu très éloigné.11

Ce verset est riche d’enseignements. On peut le comprendre, en premier lieu, comme une allusion à la position primordiale d’Adam et Ève dans le jardin paradisiaque, puis à la descente vers une terre qui devient le lieu providentiel de pèlerinage où Dieu Se manifeste par les Noms de Beauté at-Tawwâb ar-Rahîm. En second lieu, le verset nous enseigne comment le cœur de l’homme associateur est détourné du souvenir de Dieu par les influences ténébreuses de l’âme passionnelle, qui ne sont autres que les « oiseaux de proie » (at-tayr) mentionnés. Or, le terme « précipite » (tahwî), employé dans le verset, possède la même racine, HWY, que le mot signifiant « passion » (hawâ)12 — signifiant par là que ce sont les passions elles-mêmes qui précipitent l’homme dans l’éloignement de son Seigneur. Enfin, à propos du « lieu très éloigné » (makân sahîq) dans lequel l’homme associateur est précipité, il est remarquable que le terme jahannam — « géhenne » — exprime également, dans la langue sacrée, cette idée d’éloignement.

Depuis sa chute du jardin paradisiaque, l’homme n’a eu de cesse de se limiter dans sa forme humaine contingente — limitation qui a provoqué son obscurcissement intellectuel et la perte de la conscience de l’Unité divine. En goûtant à l’arbre défendu, l’homme s’est voilé à la Réalité divine unificatrice, pour ne plus considérer les choses que distinctement, détachées de leur raison suffisante. L’homme possédait une vision synthétique de la Réalité qui lui faisait connaître en Dieu les mondes visible et invisible. Cependant, en faisant le choix de connaître le bien et le mal comme des « concepts » distincts — pourtant indifférenciés en Dieu — l’homme s’est abaissé à une vision analytique, et donc partielle. L’islam vient néanmoins apporter une espérance : même l’homme obscurci dans sa vision reste un lieu d’accès pour la Miséricorde divine. C’est ce que rappelle le hadîth qudsî rapporté par Abû Hurayrah :

Je suis selon l’opinion que Mon serviteur se fait de Moi et Je suis avec lui lorsqu’il M’invoque.

Le bien-être psychologique comme idolâtrie du moi

Parmi ces constructions mentales, l’une mérite une attention particulière, car elle emprunte les apparences mêmes de la vie intérieure pour mieux en détourner : le culte contemporain du bien-être psychologique, qui se présente volontiers sous les traits de la sagesse et de la transformation de soi, mais dont la finalité demeure, en dernière analyse, le confort et l’affirmation du moi — c’est-à-dire exactement ce que la voie spirituelle authentique demande de traverser et de dépasser.

La distinction fondamentale entre bien-être psychologique et vie spirituelle est une question de direction et de finalité. La psychologie du bien-être — qu’il s’agisse de thérapies diverses, de pleine conscience (mindfulness) sécularisée, ou de « développement personnel » — part de l’individu et revient à l’individu. Son horizon est le mieux-être du moi : réduire ses souffrances, optimiser ses émotions, « s’épanouir ». La finalité reste l’ego, même apaisé, même « équilibré ». La vie spirituelle authentique opère en sens inverse : elle part de Dieu, et c’est vers Dieu qu’elle retourne. Le croyant n’entreprend pas la sulûk — le cheminement intérieur — pour se sentir mieux, mais pour répondre à l’appel primordial : « Ne suis-Je pas votre Seigneur ? »13 La souffrance n’y est pas un dysfonctionnement à corriger, mais souvent un voile qui se déchire, comme le dit Ibn ‘Atâ’Llâh al-Iskandarî (rady-Llâhu ‘anhu) dans ses Hikams :

Le bonheur, quelle que soit la variété de ses aspects, n’existe vraiment qu’en la présence de Dieu et Sa proximité. La souffrance, quelle que soit la variété de ses aspects, n’existe que par le voile qui Le cache.

et encore, une invitation à l’abandon :

Qu’il suffise à ta peine, dans les épreuves que tu endures, de savoir qu’Il est, Lui le Très-Haut, Celui qui t’éprouve. Celui dont les décrets s’accomplissent en toi est aussi Celui qui a coutume de choisir ce qu’il y a de mieux pour toi.

Le cas de la pratique de la pleine conscience est particulièrement révélateur. Issue des pratiques bouddhistes, elle a été progressivement extirpée de son cadre doctrinal et rituel pour devenir une technique de gestion du stress, prescrite par des médecins, enseignée dans les entreprises, et désormais intégrée dans des applications mobiles. Ce faisant, elle n’est plus qu’un outil au service de la productivité du moi — le paradoxe étant qu’une pratique originellement destinée à dissoudre l’illusion du moi est devenue un moyen de le renforcer et de le rendre plus performant.

Le dhikr comme présence à Dieu

On pourrait objecter que certaines formes de dhikr islamique produisent des effets similaires de calme et de recentrage. C’est vrai. Mais la différence est radicale. Le dhikr — littéralement le « souvenir », le « rappel » — n’est pas une technique de présence à soi, mais une présence à Dieu. Son mouvement est inverse à celui du bien-être psychologique : là où ce dernier recueille le moi sur lui-même pour l’apaiser, le dhikr l’ouvre et le dessaisit. Ce n’est pas le pratiquant qui produit un état — c’est Dieu qui Se rappelle à celui qui Le rappelle, selon la parole coranique :

Souvenez-vous de Moi, Je Me souviendrai de vous.14

Le dhikr authentique suppose en outre une intention (niyyah) orientée vers Dieu Seul, une présence du cœur (hudûr al-qalb) qui accompagne la langue. Néanmoins, son efficacité n’est pas mécanique, elle est gracieuse : elle dépend de Dieu, non de la seule régularité de la pratique.

C’est le Coran lui-même qui en donne la formulation la plus directe : « C’est par le souvenir de Dieu que les cœurs s’apaisent. » Le terme tatma’inn ne désigne pas un état psychologique d’apaisement : il désigne, dans le vocabulaire du taçawwuf, une station (maqâm) stable et permanente — celle de l’âme dont la volonté a cessé de résister à la Volonté divine, parce qu’une connaissance vivante de Dieu lui a fait perdre tout attrait pour tout autre ancrage. Le cœur ne s’apaise pas parce qu’il a trouvé le calme : il s’apaise parce qu’il a trouvé son Seigneur. L’apaisement que le dhikr peut produire n’est donc pas un résultat que le pratiquant obtient — c’est le signe d’une présence qu’il reçoit. Confondre le don avec la finalité, c’est ainsi retomber dans l’idolâtrie du moi.

Le développement personnel constitue peut-être la forme la plus élaborée de cette confusion. Il reprend des structures formelles propres aux voies spirituelles — une discipline quotidienne, une progression par étapes, un vocabulaire de « transformation » et d’« éveil » — mais les met entièrement au service de l’affirmation individuelle. On ne cherche plus à mourir à soi-même (fanâ’), mais à « devenir la meilleure version de soi-même ». On ne cherche plus à connaître Dieu, mais à « se connaître soi-même » — en ignorant que, dans la tradition islamique, la connaissance de soi n’a de valeur que parce qu’elle mène à la connaissance de Dieu. Un éclaircissement s’impose cependant sur la notion de soi : l’homme moderne a développé une analyse du moi qui le renvoie aux aspects les plus inférieurs de sa nature — là où la tradition islamique distingue soigneusement le moi passionnel (nafs ammâra) du soi profond (rûh), souffle divin en l’homme. C’est ce soi-là — non le moi psychologique — qui est le lieu où peuvent se manifester les Qualités divines. Le cheminement spirituel, qui mène à la connaissance de soi, passe par de multiples étapes où l’on retrouve l’examen de conscience (muhâsaba), la vigilance du cœur (muraqaba), la lutte intérieure contre les passions (mujâhada), la purification de l’âme et du cœur (tazkiyah) dans une remise confiante (tawakkul) en Dieu.

La connaissance de Dieu : Intellect pur et purification du cœur

Grâce à la Révélation, l’homme retrouve une place centrale, qui lui permet d’exercer son rôle dans la création et de parvenir à la véritable fonction pour laquelle il a été créé, celle de lieutenant de Dieu sur terre (khalîfat Allâh fî-l-ard) et d’adorateur du Très-Haut : « Je n’ai créé les jinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent »15, révèle Dieu. Le point de vue sacré prend l’homme comme étant investi de la responsabilité du dépôt de la Science sacrée, la Connaissance de Dieu, déposée dans le cœur de l’Homme. Cette connaissance n’a rien à voir avec une simple accumulation de données et n’intéresse aucunement la pensée rationnelle, mais elle se rattache à l’Esprit (ar-Rûh), celui-là même qui fut insufflé par Dieu dans les narines d’Adam (‘alayhi-s-salâm).

La connaissance authentique est, au sens traditionnel, une intellection — non pas un raisonnement discursif, mais une participation directe à la Vérité par l’Intellect pur (al-‘Aql), faculté supérieure à la raison, capable de saisir les principes universels. La foi (îmân) s’inscrit dans cette perspective comme une connaissance par anticipation : elle n’est pas une adhésion aveugle à des propositions doctrinales, mais une orientation de tout l’être vers une Vérité que l’Intellect pressent avant de la saisir pleinement. En ce sens, la foi précède et prépare la connaissance — elle en est la condition d’accès, non le substitut. C’est elle qui maintient le croyant dans la juste disposition intérieure (istiqâma) sans laquelle aucune intellection véritable n’est possible.

Pour accéder à une telle connaissance, l’homme doit garder une ouverture vers le haut, purifier son cœur et le mettre dans la position d’un réceptacle, en lui offrant l’opportunité d’être sans cesse émerveillé par Dieu, qui « dépoussière » alors l’âme, noircie par des influences ténébreuses l’éloignant de l’Amour divin (mahabbah). Il reconnaît ainsi sa servitude ontologique et, par ce fait, la verticalité de son aspiration. La raison d’être de l’homme est l’adoration de Dieu (al-‘ibâdah), adoration dont la signification profonde n’est autre que la Connaissance (al-ma‘rifah). Dans un hadîth qudsî, Dieu dit :

J’étais un Trésor caché. Je n’étais pas connu. J’aimai à être connu. Je créai donc les créatures. Je Me fis connaître à elles, et elles Me connurent.

Pour connaître Dieu, L’adorer pleinement, nous devons nous défaire des liens de la servitude à l’égard de ce monde, pour revêtir le vêtement de la crainte révérencielle de Dieu (at-taqwâ), celui du culte sincère (al-ikhlâç), unique référence pour diriger l’intention droite du croyant vers le but ultime : Dieu.

L’intention droite doit être comprise comme la pure sincérité (aç-çidq) qui polit le cœur du croyant et devance chacun de ses actes. C’est également cette orientation du cœur, préalable à tout acte accompli en vue de Dieu, que l’être retrouve dans la direction rituelle (qiblah, dont la racine, QBL, exprime l’idée de « précéder », « faire face à »). Intention (niyyah) et orientation rituelle sont donc intimement liées : « Dans l’islam, cette orientation est comme la matérialisation, si l’on peut s’exprimer ainsi, de l’intention. »16 Cette dernière est confirmée et rendue effective quand l’homme se vide de toutes les illusions par lesquelles l’âme le subjugue, jusqu’à ce que Dieu le comble de Sa grâce, car Il est le seul Riche (al-Ghanî) et le seul Dispensateur de tout bien (al-Mughnî) et la condition ontologique de l’homme est celle du pauvre en Dieu (faqir).

Cette connaissance, à laquelle l’homme est appelée, ne saurait être abstraite : elle doit être vécue et incarnée. Elle est une Connaissance divine directe, fruit du dévoilement (kashf) et se distingue du simple savoir humain. La parole prophétique « les savants sont les héritiers des prophètes » signifie que demeure, pour ceux qui ont les qualifications requises, la possibilité de connaître vraiment la Réalité divine omniprésente, en rattachant chaque chose à un principe supérieur pour goûter à cette Science sacrée qui étanche toutes les soifs, et délivre l’homme des chaînes du mental lorsqu’il accepte de renoncer à celui-ci. Car c’est seulement grâce à l’intuition intellectuelle, qui est au-delà des limites de toute faculté discursive, qu’il pourra contempler l’Unique Réel (al-Haqq), le Très-Saint (al-Quddûs), le Sublime (al-‘Adhîm).

L’erreur consiste à prendre l’un des savoirs humains pour une fin en soi, alors qu’ils n’ont toujours été qu’un moyen, non nécessaire en soi mais rendu accessible par la seule grâce de Dieu, pour se rapprocher de Lui. De multiples savants traditionnels de tous les horizons confessionnels ont développé de nombreuses sciences comme supports de méditation, sans qu’il y ait pour autant identification. Quant au monde moderne, il n’a développé, pour sa part, que la technique et l’énumération indéfinie des apparences, en construisant des systèmes scientifiques « indépendants », idéalisés, artificiels, approximatifs, et éloignés de la Réalité.

La forme et l’Esprit : le hadîth de Jibrîl

L’unité indissoluble de la forme et de l’Esprit, en islam, est inscrite, au cœur même de la tradition prophétique, dans un enseignement transmis par Jibrîl (‘alayhi-s-salâm) lui-même. Lorsque l’ange se présenta au Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) sous l’apparence d’un homme et l’interrogea successivement sur l’islâm, l’îmân et l’ihsân, il ne posait pas trois questions indépendantes : il déployait, en présence des compagnons ébahis, la nature même de l’islam comme participation extérieure, compréhension intérieure et contemplation de la Réalité divine.

L’islâm désigne la soumission accomplie dans les actes : la profession de foi, la prière, le jeûne, l’aumône, le pèlerinage. L’îmân désigne la foi vivante du cœur : croire en Dieu, en Ses anges, en Ses livres, en Ses envoyés, au Jour dernier, et au décret divin dans ses aspects favorables comme dans ses aspects difficiles. L’ihsân, enfin, est défini par le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) lui-même, en une synthèse sans équivalent : « adorer Dieu comme si tu Le voyais — car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » L’ihsân est, en ce sens, la vision contemplative de la Réalité divine à travers l’œil du cœur qui réalise la proximité permanente avec Dieu et qui permet de voir la présence de Dieu en toute chose. L’ihsân n’est pas un état que l’on produit par l’effort, mais une grâce que la purification du cœur rend possible — et dont l’adoration elle-même, accomplie avec cette présence, devient l’expression la plus naturelle.

Ces trois dimensions forment ainsi un tout indivisible. Séparer la forme de l’Esprit, en quelque sens que ce soit — soit en s’attachant à la première au détriment du second, soit en prétendant au second sans honorer la première — c’est introduire une fracture au cœur même de l’islam, et ouvrir la voie à deux déviations symétriques, également ruineuses pour le cheminement intérieur.

Le légalisme et l’ibâha : deux formes d’une même rupture

La première déviation est le légalisme : l’attachement exclusif à la forme extérieure du rite, au fiqh réduit à sa seule dimension formelle, au détriment de l’Esprit qui l’anime. Le légaliste accomplit scrupuleusement ses obligations rituelles, observe les interdits avec rigueur, connaît les règles dans leur moindre détail — mais son cœur reste fermé, son intention superficielle, son ego intact. Il a fait de la Loi une fin en soi, alors qu’elle n’est qu’un moyen — jamais suffisant à lui seul. Cette confusion est une forme d’idolâtrie particulièrement insidieuse, car elle se présente sous les apparences les plus irréprochables de la piété. Le Coran en avertit pourtant sans ambiguïté : « Ce n’est ni leur chair ni leur sang qui parvient à Dieu, c’est votre piété qui Lui parvient. »18 Le rite accompli sans présence intérieure, sans intention orientée vers Dieu, sans effort de purification du cœur, risque de demeurer une enveloppe vide — honorable aux yeux des hommes, mais stérile devant Dieu. Pire : il peut devenir le support d’un « orgueil spirituel », le moi passionnel se nourrissant de sa propre observance comme d’une preuve de supériorité.

La seconde déviation est inverse, mais tout aussi grave : croire que la connaissance intérieure dispense de la Loi. La tradition désigne cette erreur sous le terme d’ibâha — littéralement la « permissivité », ou plus techniquement isqât at-taklîf, la suppression prétentieuse de l’obligation légale. L’homme est, selon la révélation coranique, une créature constitutivement double : souffle divin insufflé dans une argile terrestre — rûh et tîn indissolublement unis. Cette union n’est pas accidentelle, ni provisoire : elle est la forme même voulue par Dieu pour que l’homme accomplisse sa fonction de lieutenant (khalîfat Allâh fî-l-ard) — non pas malgré sa condition terrestre, mais à travers elle et par elle. L’islam s’adresse à l’homme tout entier — à son corps dans les rites, à sa raison dans les doctrines, à son cœur dans les intentions — parce que c’est tout entier qu’il doit retourner vers Dieu.

Il est décisif que le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam), qui occupait la station spirituelle la plus élevée accessible à l’humanité, n’ait jamais cessé, jusqu’à son dernier souffle, d’accomplir les rites avec une rigueur et une présence que ses Compagnons décrivaient comme inégalables. Ce n’est pas malgré sa station que le Prophète observait avec une telle assiduité, c’est à cause d’elle. Plus le voile entre le serviteur et son Seigneur s’amenuise, plus la gratitude s’approfondit, plus l’adoration devient naturelle et nécessaire — non comme devoir subi, mais comme expression spontanée de ce que le cœur contemple.

C’est en ce sens que la parole prophétique — « le serviteur est le plus proche de son Seigneur lorsqu’il est en prosternation » — dit infiniment plus qu’une prescription rituelle. Elle énonce une loi métaphysique : l’abaissement sincère est la condition de l’élévation réelle. Et cette loi ne connaît pas d’exception, pas même — pas surtout — pour celui qui est « arrivé ». Car arriver, dans la voie islamique authentique, ne signifie pas se tenir au sommet d’une montagne que l’on aurait définitivement conquise : cela signifie découvrir que la montagne est sans sommet, que la proximité divine est un abîme sans fond, et que chaque prosternation témoigne de l’extinction, en définitive, de toute chose — car Seule subsiste la Face de Dieu.

Les rites comme voie de retour

C’est donc à travers la pratique vivante et sincère des rites que le croyant accomplit, pas à pas, le voyage intérieur qui le ramène à Dieu. Non pas en fuyant le monde, mais en le traversant avec l'œil du cœur — lisant dans chaque forme la trace du Réel, et vivant dans chaque instant le souvenir de Dieu. Le rite est en ce sens l’école de la Présence divine  : il apprend à l’homme à habiter pleinement ce qu’il fait, à unifier son intention et son acte, son intérieur et son extérieur, jusqu’à ce que la distinction entre le moment de la prière et le reste de la vie s’amenuise, jusqu’à ce que toute l’existence devienne, selon l’injonction coranique, un dhikr perpétuel — un souvenir de Dieu dans chaque souffle et chaque regard. Les rites islamiques ne sont pas de simples obligations extérieures imposées à l’homme : ce sont des symboles agis, des actes métaphysiques qui reproduisent, dans l’ordre sensible, la tension entre le relatif et l’Absolu.

La prière rituelle (aç-çalâh) en est l’illustration la plus immédiate. Ses mouvements — la station debout (qiyâm), l’inclination (rukû‘) et la prosternation (sujûd) expriment et actualisent, dans le corps même du croyant, les degrés de la soumission et de l’anéantissement devant Dieu. Ibn ‘Arabî note dans les Futûhât que la prière récapitule en un seul acte l’ensemble des règnes de l’existence : debout comme l’ange, incliné comme l’animal, prosterné comme la pierre — le croyant rassemble la création dispersée et la ramène, en son propre corps, vers son Principe. La prosternation, sommet de la prière, est ainsi la position où le serviteur est à la fois le plus bas — son front touchant la terre — et le plus proche de Dieu, comme l’enseigne le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) : « Le serviteur est le plus proche de son Seigneur lorsqu’il est en prosternation. » Ce paradoxe est au cœur de toute spiritualité authentique : c’est dans l’abaissement sincère que s’ouvre la voie vers le Très-Haut (al-‘Aliyy).

L’aumône légale (az-zakâh) actualise, dans l’ordre matériel même, le détachement intérieur que toute la voie spirituelle exige. Car la richesse est, de toutes les attaches, l’une des plus tenaces — non parce qu’elle est mauvaise en elle-même, mais parce qu’elle est le support privilégié sur lequel l’ego construit l’illusion de son autonomie et de sa suffisance. Donner n’est pas d’abord un acte moral : c’est un acte de connaissance. Celui qui se dessaisit reconnaît quelque chose sur la nature du réel — que la richesse circule sans appartenir, que l’accumuler est une illusion de même nature que croire posséder sa propre existence. La zakâh est ainsi la traduction économique du tawhîd. C’est ce que formule avec une économie saisissante l’Émir ‘Abd el-Kader dans le Kitâb al-Mawâqif : « Tu donnes ce que tu n’as pas reçu, et tu reçois ce que tu n’as pas donné. » Tout bien reçu est un dépôt (amânah) dont Dieu est l’Unique Propriétaire réel. La zakâh est ainsi une purification — et c’est précisément ce que son nom signifie : non pas l’aumône au sens d’une générosité facultative, mais la purification et la croissance de ce qui reste par l’abandon de ce qui est dû. C’est en appauvrissant sa main que le croyant enrichit son cœur, car il fait place nette en lui à la seule richesse véritable — al-Ghanî, le Riche absolu dont l’indigence du serviteur est le miroir fidèle.

Le jeûne du Ramadan (aç-çawm) opère quant à lui une transformation d’un autre ordre. En se privant de nourriture, de boisson et des désirs de l’âme passionnelle, le croyant ne se contente pas d’un exercice ascétique : il actualise symboliquement la mort de l’ego et l’éveil du cœur. Ibn ‘Arabî note que le jeûne est le seul acte d’adoration défini par une absence — et que c’est précisément pour cette raison qu’il est le plus proche de la nature divine : « Le jeûneur imite, dans sa chair même, le tanzîh. » Le hadîth qudsî dit : « Le jeûne est pour Moi, et c’est Moi qui en donne la récompense » — cet acte échappe à toute médiation parce qu’il touche au rapport le plus intime entre le serviteur et son Seigneur. Le Ramadan est, dans son principe intérieur, une anticipation du fanâ’ — de l’extinction du moi dans la Volonté divine — qui prépare le cœur du coyant à recevoir, dans la nuit du Destin (laylat al-qadr), la descente de la Parole de Dieu, à l’image de ce que le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) reçut en cette même nuit.

Le pèlerinage (al-hajj) synthétise enfin l’ensemble de ces dimensions. Le pèlerin qui revêt l’ihrâm se dépouille symboliquement de toutes ses identités sociales et individuelles pour ne plus se présenter devant Dieu que dans sa nudité essentielle. La circumambulation autour de la Ka’ba (at-tawâf) manifeste le mouvement de l’être tout entier autour du Centre divin, comme les anges circumambulent autour du Trône céleste. L’ego est ici confronté à quelque chose qu’il ne peut pas gérer — l’indistinction totale, l’homme est ramené alors à sa plus simple expression, celle d’une créature indigente face à son Créateur. Le cri du pèlerin — Labbayka Allâhumma labbayk, « Me voici, ô Dieu, me voici » — est la réponse vivante et incarnée à l’appel primordial que Dieu adressa aux âmes avant même leur entrée dans le monde.

Ainsi, chaque rite est une voie de retour vers l’origine, une remontée vers l’état primordial (al-fitrah) que l’homme a voilé en lui-même depuis sa chute. C’est dans cette lumière que prend tout son sens la posture que la tradition prophétique prescrit face aux temps de trouble : non la fuite ni le désespoir, mais une vigilance et un enracinement que les rites eux-mêmes rendent possibles. Le croyant des temps de trouble n’est donc pas condamné à l’impuissance : « Bienheureux les étrangers, dit le Prophète — ce sont ceux qui rectifient ce que les gens ont corrompu. »

Accomplis avec présence et sincérité, ils ne transforment pas seulement le comportement extérieur du croyant : ils opèrent une véritable purification et élévation de l’âme (tazkiyat an-nafs), dissipant progressivement les voiles du cœur, jusqu’à ce que la Lumière divine puisse s’y refléter pleinement. Car le rite n’est pas d’abord une obligation que l’on accomplit pour obtenir ensuite un fruit spirituel — il est, en lui-même et dès son accomplissement sincère, forme et Esprit simultanément, acte extérieur et réalité intérieure indissolublement unis.

La voie droite : retour vers Dieu

La Création, et en particulier l’univers visible, ne sont que des « prétextes » pour que l’homme reconnaisse Celui qui Seul est. À travers les apparences, on peut retrouver la Réalité, non pas au moyen de perceptions sensibles, mais par l’Esprit, car les formes de ce monde sont autant de signes (âyât) pour ceux qui comprennent. Il ne s’agit pas, en définitive, de ne plus penser à rien, ni de chercher la Volonté divine en dehors du monde et dans l’isolement. Le véritable croyant est celui qui sait accepter la situation providentielle dans laquelle Dieu l’a placé, et s’appuyer sur les formes pour aller au-delà de celles-ci, à la rencontre de son Seigneur. À travers les mots adressés à Coré par le peuple de Moïse, le Coran rappelle la juste posture de l’homme dans la Création :

Et recherche à travers ce que Dieu t’a donné, la Demeure dernière.20

Il ne faut être passif que dans une certaine mesure, c’est-à-dire qu’il faut savoir reconnaître le Vouloir divin et s’y conformer — ce qui est, suivant un autre point de vue, une haute activité puisque celle du serviteur s’identifie avec celle du Seigneur. C’est alors que le serviteur adore Dieu en Esprit et en actes. L’isolement, en revanche, est un obstacle : les conditions cycliques sont de nos jours propices à l’émergence des faux docteurs de la Loi et des nouveaux prophètes auto-proclamés qui, consciemment ou inconsciemment, perpétuent l’erreur individualiste. La communauté religieuse (al-ummah) vient contrer cette tendance individualiste en canalisant l’énergie de chacun, en minimisant leurs défauts pour ne garder que leurs qualités, en les faisant œuvrer pour le Bien commun de l’humanité. Elle permet également à ses membres d’être le lieu où les élans spirituels de quelques uns sont vérifiées à la lumière de la Tradition, les efforts de certains sont soutenus devant les épreuves de la vie, la vitalité spirtuelle de ceux qui sont le plus anesthésiés par les illusions de ce temps est renforcée, s’Il le veut.

Le croyant s’efforce de vivre bismi-Llâh, « au nom de Dieu », en sacrifiant — au sens étymologique de « rendre sacré » — sa vie entière, jusqu’à redécouvrir, avec Son aide, le rattachement de l’action au but, et contempler, avec cette même certitude qui caractérisait l’Homme avant sa chute, l’Objet de toute adoration et de toute louange. Ce rattachement offre à l’homme la possibilité de connaître les archétypes, les réalités spirituelles, lorsqu’il parvient à traverser l’apparence des choses pour ne retrouver que l’essentiel qui reste immuable, car « toute chose est évanescente, à l’exception de Sa Face. »21 La religion offre ainsi à l’homme l’ensemble des moyens visant à le purifier, et les rites sont le lieu privilégié où se noue la rencontre mystérieuse entre le fini et l’Infini, le temps et l’Éternité, la forme et l’Essence.

Le croyant qui a parcouru ce chemin — ou qui en a entrevu la direction — découvre progressivement que toutes les questions qui l’agitaient au départ se simplifient. Non parce qu’elles sont résolues intellectuellement, mais parce qu’elles sont transcendées. La question de l’idolâtrie se révèle n’avoir qu’une seule réponse vivante : non pas une doctrine supplémentaire, non pas une technique de plus, mais le retour au Centre — ce Centre que le cœur n’a jamais vraiment quitté, mais qu’il avait cessé d’habiter. Dieu a redonné l’orientation verticale, pour chaque instant de la vie terrestre, à celui qu’Il a créé — Il a établi les règles et les moyens qui balisent le chemin droit (aç-çirât al-mustaqîm), le plus court vers Lui. Comme l’enseigne le Coran, aucune chose n’existe en vain :

Ce n’est pas par jeu que Nous avons créé le ciel et la terre et ce qui est entre eux.22

C’est là le paradoxe ultime de la voie islamique : l’homme qui cherche Dieu découvre que Dieu le cherchait avant lui. Que la barakâ divine précédait sa démarche. Que chaque rite accompli avec sincérité était déjà une réponse à un appel qu’il n’avait pas encore entendu consciemment — l’appel primordial auquel toute la création répond sans le savoir, et auquel l’homme seul peut répondre en pleine connaissance :

Ne suis-Je pas votre Seigneur ?

C’est à cette réponse — libre, consentie, incarnée dans chaque geste et chaque souffle — que convie l’islam. Comme le rappel ultime d’une vérité que l’homme porte en lui depuis avant sa naissance, et qu’il est venu dans ce monde pour retrouver :

Ô âme apaisée ! Retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée. Entre donc parmi Mes serviteurs. Entre dans Mon Paradis.23


  1. Coran 2 : 185.
  2. Coran 4 : 120-121.
  3. Coran 50 : 16.
  4. Coran 17 : 14.
  5. René Guénon, Orient et Occident, Guy Trédaniel — Éditions de La Maisnie, Paris.
  6. La première partie de cette parole prophétique : « Dieu était, et rien n’était avec lui » est mentionnée dans le Çahîh de Bukhârî, la seconde partie : « et Il est maintenant tel qu’Il était », souvent ajoutée en commentaire par les maîtres du taçawwuf, ne se trouve pas dans les recueils canoniques. Le hadîth finit comme suit : « Son Trône était sur l’Eau. Il écrivit toute chose dans le dhikr et détermina la création des Cieux et de la Terre. »
  7. Coran 25 : 43.
  8. Coran 45 : 23.
  9. Muslim.
  10. René Guénon, Orient et Occident, Guy Trédaniel — Éditions de La Maisnie, Paris.
  11. Coran 22 : 31.
  12. C’est aussi à partir de cette même racine qu’est formé l’un des termes qui désignent les mondes infernaux : hâwiyah (« abîme très profond »), Cf Coran 101 : 6-8.
  13. Coran 7 : 172.
  14. Coran 2 : 152.
  15. Coran 51 : 56.
  16. René Guénon, Le Roi du Monde, Gallimard.
  17. Coran 22 : 37.
  18. Coran 28 : 77.
  19. Coran 28 : 88.
  20. Coran 21 :16.
  21. Coran 89 : 27-30.