Depuis les temps du cogito ergo sum — « je pense donc je suis » — inaugurés par Descartes, l’Europe, et avec elle tout l’Occident, se sont avancés sur le chemin d’un rationalisme et d’un psychologisme qui, avec le tunnel des Lumières, ont clos définitivement l’ouverture vers le haut, et ont ensuite conduit aux antres obscurs de la dimension psychique inférieure, pour ne pas dire infernale. En invertissant la réalité d’un homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, on a voulu faire de l’homme — un être qui n’est que comme reflet de Celui qui seul est — non seulement un être pensant ou pensé, le cogitor — « je suis pensé » des nouveaux théologiens, mais une pensée qui prétend créer l’« être », même si la formule de Descartes doit surtout être comprise dans le sens d’une preuve, sinon de l’«être » ; du moins de l’existence qui n’est autre, étymologiquement, que le fait de « se tenir en dehors » de Dieu qui Seul est véritablement.
L’Europe avait jusqu’alors réussi à maintenir, avec la foi chrétienne originelle et orthodoxe, la disponibilité envers la spiritualité contenue dans les messages divins qui précèdent, et dans celui qui suit, l’avènement christique, et, en conséquence, le respect réciproque et la convivialité pacifique avec les peuples qui en avaient été particulièrement les destinataires. C’est dans cette Europe qu’est né notre monde occidental moderne, fermé à toute réalité divine transcendante ou immanente et à l’ordre théocratique nécessaire à la constitution des civilisations traditionnelles. Par rapport à ces dernières, l’« occidentalisme », qui s’est étendu désormais, non seulement vers l’Ouest, mais aussi, dans une certaine mesure, vers l’Est, représente l’unique exception, ou anomalie, face à ce qui devrait être la règle, la « norme », et donc la normalité.
Après les revers des idéologies séculières et du missionarisme colonial, des prétentions hégémoniques fondées sur l’exclusivisme religieux, de l’illusion des technologies avancées, du progrès matériel et de la société du bien-être et de la consommation, peut-être est-ce seulement maintenant que les européens, qu’ils appartiennent, effectivement ou seulement nominalement, à quelque communauté religieuse, ou qu’ils n’y appartiennent pas du tout — situation qui constitue, malheureusement, la très grande majorité des cas — commencent à se rendre compte de la superficialité de leurs appartenances idéologiques et de l’utopie des systèmes forgés en dehors des religions.
C’est justement à ce moment qu’arrivent en Europe les fidèles, en majorité orientaux et africains, de cette ultime Révélation divine qui fut, en Occident, reléguée pendant des siècles au rang des particularités ethniques et historico-géographiques, et qui attend toujours la reconnaissance officielle de son universalité par les membres des hiérarchies des autres religions, malgré les témoignages innombrables de spiritualité qu’elle fournit.
Les musulmans d’origine viennent porter, en Europe, le témoignage des principes communs aux autres Révélations de la Tradition monothéiste abrahamique, et montrer la possibilité de vivre un tel témoignage en ces temps de la « grande apostasie », de l’« abomination de la désolation », dans les lieux mêmes qui sont l’origine et la proie de la contre-tradition et dans lesquels le Dajjal, l’Antéchrist, tentera, selon la parole de l’Évangile, « de tromper même les élus, si c’était possible ».
« Pas de contrainte en religion »1 dit le saint Coran. Il ne s’agit sûrement pas de forcer les gens à la foi, ni de convertir tous les hommes à l’Islam, même si nous, musulmans, savons que « la religion, auprès de Dieu, c’est l’Islam. »2 Cependant, nous voulons considérer notre foi, non seulement comme l’ultime rappel à l’Unicité de Dieu, mais aussi comme la soumission à Sa Volonté et à Ses Lois, données à tous les peuples du monde, à diverses époques, à travers l’enseignement de Ses Envoyés, depuis le temps d’Adam (sur lui la Paix), premier homme et premier prophète islamique.
« Je témoigne que Muhammad est l’Envoyé de Dieu ». Si le Prophète (sur lui la Paix et la Bénédiction de Dieu) était « avant Adam », selon ses paroles, alors toutes les religions qui sont communément considérées comme différentes, si elles restent orthodoxes, ne sont autres que les communautés des disciples sincères de tous les prophètes islamiques (sur eux la Paix) qui ont précédé la venue de leur Sceau. Après lui, il n’y en aura aucun autre, tandis que nous attendons la venue de Jésus, fils de Marie, Sayyiduna ‘Isâ Ibn Maryam (sur eux deux la Paix), comme « Sceau de la sainteté » et « annonce de l’Heure ».
Il ne s’agit pas, non plus, de retransmettre une doctrine qui, pendant une histoire de quatorze siècles, s’est étendue juridictionnellement, dans une aire géographique déterminée, à près d’un milliard de croyants. Cependant, cette doctrine reste toujours universelle parce qu’elle est adressée par Dieu à tous les hommes de la terre, même si elle ne s’est pas étendue effectivement à toute la planète. La modestie relative de l’adhésion à l’Islam des européens, par rapport à celle des habitants des autres continents, ne dépend pas seulement de la médiocre connaissance de ses principes et de l’opposition des autres institutions religieuses. Elle provient surtout de l’aridité et de l’hostilité des occidentaux modernes eux-mêmes, face à la spiritualité orientale et à la sacralité de la Révélation divine, qui étaient bien présentes au moment des Révélations — elles aussi orientales et orientées vers la réalisation métaphysique, l’union avec Dieu — de leurs propres doctrines et pratiques religieuses d’origine.
On ne peut pas faire prononcer le témoignage de foi à un européen s’il n’a pas encore retrouvé la foi en Dieu. La foi, l’îmân, avant tout puis, in shâ’a-Llâh, les rites et la loi de l’islâm et, finalement, l’ihsân, la perfection contemplative, parce que les hommes ne se convertissent pas à l’Islam s’ils ne se sont pas d’abord reconvertis à Dieu. Nous ne pourrions sûrement pas dire lâ ilâha illâ-l-islâm, « il n’y a pas de dieu si ce n’est l’Islam », au lieu de lâ ilâha illâ-Llâh, « il n’y a pas de dieu si ce n’est Dieu ». Si quelque européen exceptionnel a pu aussi parler de l’Unicité de Dieu, et de l’Unité transcendante des Révélations, nous devons vérifier que ceux qui, aujourd’hui, s’approchent de l’Islam ont encore le sens de l’immanence de Dieu, de Sa Présence spirituelle en ce monde et en eux-mêmes.
Il ne s’agit pas ici seulement de ceux qui appartiennent à d’autres religions, auxquels l’exemple de tout vrai musulman peut faire retrouver la foi et la pratique rituelle dans leur propre communauté religieuse d’origine, mais aussi de ceux qui, parmi les musulmans nés en Europe même, se sont « occidentalisés ». Peut-être sans même s’en apercevoir, ils ont adopté la mentalité, les modes et les idéologies typiques du monde moderne, dans la sécularisation et dans la désacralisation de leur propre foi, réduite au niveau de ce qui est appelé aujourd’hui, par les auteurs d’analyses psychologiques, la « recherche de l’identité ».
La véritable identité de tout homme repose sur l’Identité de Dieu, sur sa possible identification avec Lui, dans ce qu’on nomme l’« Identité suprême ». C’est cette identité qu’il faut rechercher, parce que la vraie recherche dans l’Islam est celle de la Vérité qui est Dieu Lui-même, dans notre vie d’ici-bas, par la pénétration de Son Livre sacré, le Coran, par la soumission à Sa Loi et par l’imitation de l’exemple de Son Prophète, l’homme parfait, rapporté par la sunnah, la tradition prophétique.
Wa la-dhikru-Llâhi akbar, dit-on à la fin de chaque sermon, lors de la prière du vendredi. Oui, le « souvenir de Dieu est plus grand ». Plus grande aussi est l’invocation de Son Nom, ce dhikr qu’un groupe d’européens musulmans a pu réciter récemment, pendant des heures, dans la Grande Mosquée de Paris, durant la Nuit du Destin, laylat al-qadr, la vingt-septième nuit du mois béni de Ramadhân, au cours de laquelle descendit le Coran. Cette invocation fut accomplie devant la ummah, la communauté islamique, qui remplissait tous les espaces intérieurs et extérieurs du sanctuaire inauguré soixante-dix ans auparavant, ou peu s’en faut, par le saint algérien « du vingtième siècle », le Shaykh Ahmad al-‘Alawî (que Dieu soit satisfait de lui), au nom du saint marocain du XIXe siècle, le Shaykh Ahmad Ibn Idrîs (que Dieu soit satisfait de lui), et fit ainsi retrouver à certains des spectateurs, avec le souvenir des pratiques de l’enfance et de l’adolescence, celui de la pureté, de l’innocence et de la sainteté des hunafâ’, les purs compagnons du Prophète, dans la Nature spirituelle primordiale, la fitrah.
Nous pensons qu’aujourd’hui les deux cornes du diable sont constituées, d’un côté, par le prétendu pacifisme « chrétien » et, de l’autre, par l’intégrisme soi-disant « islamique », et, si l’Occident ne paraît plus vouloir croire en Dieu, en Orient — ou du moins dans une partie de celui-ci — il semble que l’on veuille croire seulement en un « islam », qui n’est certainement plus compris dans son sens véritable de « soumission à la volonté de Dieu » — expression qui nous rappelle justement les dernières paroles du Christ dans le jardin de Gethsémani — mais comme seule voie de salut, à la même aune que le vieil adage médiéval des chrétiens qui affirmait : « hors de l’Église, point de salut. »
On dit que l’Orient ne comprend pas l’Occident, mais qu’il l’accepte, soit en ce qu’il le reconnaît comme l’autre pôle qui appartient à Dieu seul, soit en se laissant corrompre par la désacralisation qui en provient, alors que l’Occident comprend l’Orient, et le péril que celui-ci représente pour sa propre survie, et qu’en conséquence, il ne l’accepte pas.
Ce péril n’est certainement pas dû aux diverses formes de sécularisation qui correspondent à la désacralisation occidentale, mais justement à cette spiritualité qui depuis toujours est venue d’Orient et à laquelle l’Occident a déjà tenté de s’opposer, au moment de l’expansion du christianisme, il y a presque deux mille ans.
Avec un tel Avènement, la doctrine métaphysique encore présente dans le peuple élu s’est manifestée dans la réalité physique de Celui qui, selon l’adage de l’Église chrétienne orthodoxe, « s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu ». Pourtant, la coïncidence cruciale des coordonnées spatio-temporelles ne doit pas conduire à une chute ultérieure dans le segment inférieur du bras vertical d’une croix sur laquelle se superpose l’expression du zéro métaphysique, mais nous permettre, au contraire, de remonter l’autre phase du cycle à partir de cette même figure dont il est dit, dans le christianisme, qu’elle n’a pas seulement une nature humaine, et que nous, musulmans, identifions avec l’Esprit de Dieu, Rûh Allâh.
Ne nous étonnons donc pas si, à Jérusalem, où de tels évènements devraient bientôt se manifester, on ne trouve pas cette Paix véritable que seul le Christ — selon ses propres paroles — saura donner, mais étonnons-nous, en revanche, qu’aujourd’hui encore à Nazareth, on s’oppose à l’édification d’un temple pour ceux qui vénèrent aussi l’Annonciation que la Mère de Jésus, la Vierge Marie, « élue entre toutes les femmes », a reçu de l’Archange Gabriel, le même qui a transmis la Parole de Dieu au Prophète Muhammad (Paix et Bénédiction de Dieu sur lui).
Au contraire, on prétend que, après que fut apparue finalement à Rome la première et unique mosquée sur le sol de l’Italie, on puisse aussi édifier une Église à la Mecque, là où, justement, le temple primordial fut reconstruit par Abraham et son fils Ismaël, chef de la lignée qui a donné le Prophète Muhammad, réceptacle lui aussi vierge intellectuellement, ou « illettré », l’« élu entre les hommes », al-muçtafâ, l’Esprit de Vérité, le Paraclet, pour nous faire encore bénéficier, après la Torah juive et l’avènement christique, du Saint Coran comme expression ultime du même Verbe de l’Unique Dieu.
Là où il est dit que les Anges sauront empêcher, dans les derniers temps, l’infiltration des forces de l’Adversaire.
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Le texte que nous avons lu jusqu’ici a constitué la présentation de notre livre Islâm Intérieur, la Spiritualité Universelle dans la Religion Islamique, faite au congrès de « Communion et Libération » qui s’est tenu l’été dernier à Rimini. Après cette expérience, ce texte est devenu aussi anachronique que les espoirs sur le dialogue islamo-chrétien exprimés à la fin du livre, à propos d’une possible rencontre des différentes voies au sommet de la même montagne.
Si cette possibilité devait être anéantie par le fait qu’il n’y a pas d’alpinistes venant de « droite » ou de « gauche », l’espoir d’une rencontre de principe des théologies respectives sur le plan horizontal, dans le point commun, central et crucial de la présence du Christ « Fils de Dieu » pour les uns et « Esprit de Dieu » pour les autres, vient maintenant d’être annulé par une nouvelle dichotomie sur la dimension verticale même de la Croix, où l’on oppose à l’Esprit métaphysique de la « nature divine » non pas une « nature humaine », mais un corps physique et strictement charnel, c’est-à-dire « une présence de chair et non un principe », pour reprendre les mots mêmes du sous-titre de l’éditorial de la revue catholique Il Sabato parue pendant le congrès le 29 août 1992.
Dans ce contexte, ce n’était certes pas notre intention — et nous ne l’avons pas fait — d’ignorer la nature divine de la conception chrétienne du « Fils de Dieu », ni encore moins les autres attributs coraniques de la conception islamique de l’« Esprit de Dieu », qui le veulent aussi « comme né d’une Vierge, attendu à la fin des temps comme Annonce de l’Heure » ; mais c’est en effet dans le texte d’une interview de nous faite à cette occasion que ces derniers mots ont été omis, alors que le titre de l’article, paru dans le quotidien Il Resto del Carlino du 5 septembre 1992, section « culture », nous désigne comme « nouveau prophète », « moine d’Allâh », « antone italiano », « héritier de René Guénon qui, avec sa secte mystique, essaye de fondre l’Islam avec l’Évangile ».
Si nous avons insisté sur l’aspect spirituel de la figure du Christ, c’était justement pour combattre la tendance qui en fait seulement un homme, suivant en cela les interprétations protestantes mettant en doute la Virginité même de Marie, alors que cette Virginité et constitue un vrai dogme pour nous musulmans. Mais la majeure partie des musulmans aurait plutôt tendance à ne voir dans la conception chrétienne du « Fils de Dieu » que l’aspect strictement génétique, et à s’y opposer, au lieu d’y trouver un autre aspect du « Rûh Allâh », Esprit de Dieu, conception sur laquelle on ne met plus l’accent.
Si nous l’avons fait, c’était pour élever ainsi la rencontre théologique inter-religieuse à la hauteur de la présence immanente de Jésus, sans pour autant nous opposer à l’aspect complémentaire de la Transcendance divine, transcendance que nous plaçons bien au-dessus de la partie supérieure du bras vertical de la Croix ; et nous l’avons fait aussi pour ne pas laisser tomber l’aspect immanent de la personne du Christ dans la dimension inférieure ou infernale, celle d’un événement strictement historique et terrestre, préfiguration non de sa deuxième venue, mais de celle de l’Antéchrist.
Au risque de nous répéter à ce sujet, à la fin de l’interview incriminée, dont vous trouverez à la sortie la traduction française, ainsi que le texte de mon intervention ici, je disais : «J e voudrais vous mettre en garde à propos des temps eschatologiques. Il ne s’agit pas d’un alarmisme millénariste, mais le monde a désormais perdu le sens des proportions. Les religions ont perdu très rapidement leur caractère pyramidal pour assumer des aspects démocratiques qui sont à l’opposé de la vraie théocratie. Certains théologiens ont progressivement méconnu la nature divine du Christ ; ils ont aplati la conception trinitaire en mettant dans l’ombre les figures du Père et du Saint Esprit pour faire de Jésus « le » Dieu du Christianisme.
Et si le Christ en vient à avoir une connotation toujours plus humaine, et seulement humaine, ce sera bien à ce moment que l’Antéchrist, qui n’a certes pas de nature divine et qui, selon l’Évangile, « saura tromper même les élus, si c’était possible », aura beau jeu de se faire passer pour un dieu. Ici, maintenant, « entre nous », comme dans les Entre Nous de V.L.T., oserions-nous nous demander : « Mais quel Dieu ? », pour répondre : « le Dieu des chrétiens » ; « mais pourquoi pas le Dieu des musulmans ? », pourrait nous demander le journaliste qui nous a appelé « moine d’Allâh » ; et nous pourrions lui répondre avec ses propres mots : « parce que le Dieu des musulmans est Allâh ! »
Pour conclure, avec les mots de l’invitation à ce colloque dont nous tenons à remercier Monsieur Roland Goffin, permettez-moi de vous dire encore que, si cette journée anniversaire était placée — je cite — « sous le signe de l’Unité et de l’Universalité des traditions régulières », à cent six ans exactement de la naissance de Guénon et à quatre-vingts ans de son entrée dans l’Islam, encore faudrait-il vérifier l’Universalité effective et actuelle de traditions qui ne semblent maintenant plus être ni catholiques, ni orthodoxes, dans le sens étymologique de ces deux mots, c’est-à-dire qui ne semblent plus être ni universelles, si elles l’ont jamais été, ni régulières.
Nos exposés auraient dû, toujours suivant le texte de l’invitation, « témoigner d’une même vision universaliste, supra-confessionnelle et d’une synthèse spirituelle non abolisante (c’est nous qui soulignons : oh gran bontà dei cavalieri antichi!) des formes traditionnelles encore vivantes », et j’ajouterais : « accessibles en pratique aux occidentaux contemporains » ; mais il faut dire que nous ne pouvons pas non plus empêcher que quelques unes de ces formes, ou du moins quelques unes de leurs structures, que ce soit dans le domaine de l’exotérisme comme dans celui de l’ésotérisme, ne finissent par « s’abolir » d’elles-mêmes.