Quatre ans après les tragiques attentats du 11 septembre 2001, la communauté islamique européenne vit aujourd’hui un moment historique de particulière importance en ce qui concerne sa responsabilité religieuse, civile et culturelle. Le titre de cette rencontre inaugurale de la communauté musulmane à la Mosquée de Lyon, « Avoir le courage de la Paix », dans le cadre des manifestations œcuméniques organisées par la communauté catholique de Sant’Egidio, synthétise avec inspiration et efficacité le caractère que revêt actuellement notre témoignage.

La Paix, en effet, pour qu’elle se manifeste de façon claire, doit trouver des personnes capables de témoigner, de communiquer cette qualité spirituelle, en privilégiant, en eux-mêmes et chez leurs interlocuteurs, la vertu du courage. La force de la Paix s’exprime chez les personnes qui sont dotées de courage et de cohérence, d’honnêteté intellectuelle et de fidélité aux principes traditionnels présents dans toute religion et civilisation.

Ce courage et cette cohérence, cette honnêteté et cette fidélité, constituent les valeurs religieuses, civiles et culturelles que nous, musulmans d’Europe, devons savoir exprimer avec clarté et sensibilité, afin d’enrayer les provocations de ceux qui, à l’inverse, instrumentalisent, avec arrogance et violence, la doctrine religieuse ou un idéal.

Il nous faut reconnaître, courageusement et sincèrement, la décadence qui semble précipiter dans la crise notre communauté musulmane, que ce soit en Occident ou en Orient. Il nous appartient d’agir, de manière constructive, en retrouvant l’ordre intellectuel et civil qui permet de rénover, en ces temps et en ces lieux, la noblesse du genre humain et la dignité des relations entre les créatures du Dieu unique.

Au contraire, nous assistons, préoccupés, aux attentats à la paix et à la sacralité de la vie des peuples, ainsi qu’aux vulgarisations pseudo-intellectuelles et pseudo-politiques de la mentalité contemporaine qui tentent de fomenter un choc des civilisations ou une guerre entre les religions ; et devant tout cela, nous donnons parfois l’impression d’être incapables de répondre intellectuellement et culturellement à ces nouveaux défis. Les fondamentalistes ne promeuvent que la culture de la haine, l’illusion d’une société utopique et anachronique, alternative, parallèle, périphérique, séparée du reste du monde, et fondée sur un littéralisme bigot et un formalisme imposé à tous. Quant aux matérialistes, leur suggestion est d’amener à une standardisation de l’humanité selon les critères d’un rationalisme excessif et d’un culte de la technologie qui ne tiennent compte d’aucun patrimoine traditionnel et religieux, d’aucune identité culturelle et historique, d’aucune connaissance réelle de la nature humaine et de ses correspondances symboliques.

Face à un tel scénario, le devoir du courage de la Paix s’impose à chacun de nous. Cependant, il ne s’agit pas de se limiter à en prendre conscience ou à y adhérer de façon émotive ou pragmatique. Il s’agit plutôt de réorienter notre vie et nos efforts dans la perspective du renouveau et de l’approfondissement intellectuel du caractère véritablement islamique et Muhammadien de l’existence. Il s’agit de savoir interpréter la participation familiale, sociale, professionnelle et politique dans l’Europe contemporaine, selon ces principes et ces valeurs universels qui sont contenus dans l’essence même de notre foi et, sans aller bien loin, dans les enseignements et dans l’éducation de nos parents, de nos aïeux et de nos maîtres spirituels.

On ne dépassera pas le littéralisme des islamistes en lui opposant le rationalisme des modernistes. Il faut reconnaître l’unité de la lettre et de la signification spirituelle de notre tradition, et la revivifier à la lumière des temps et des lieux dans lesquels nous vivons, en trouvant leurs correspondances harmonieuses, sur des plans différents, avec les règles juridiques et sociales qui doivent nécessairement garantir l’ordre de la civilisation à laquelle, nous-mêmes, nous appartenons. Penser que l’on appartient à une autre civilisation, pour justifier le fait que l’on prenne ses distances par rapport à certains aspects extérieurs de la société moderne, est une illusion, qui reflète en réalité la propension orgueilleuse à l’isolement, à la séparation, la volonté artificielle de faire sa vie en dehors du contexte et des contingences providentielles dans lesquels Dieu nous a fait naître et grandir pour témoigner pacifiquement de Sa présence.

La critique d’aspects détériorés, que l’on trouve dans toute société organisée, ne peut légitimer ni une opposition militante ni une ghettoïsation fataliste qui, l’une comme l’autre, renient le don de l’intelligence, ainsi que le devoir de la communication et de la confrontation intelligible auxquelles notre tradition nous appelle. Le courage de la Paix implique donc le courage d’être des musulmans authentiques, dans l’esprit et dans le cœur, et pas seulement dans le mode vestimentaire, dans l’alimentation, dans le commerce extérieur ou dans le folklore ethnique. Le courage de la Paix implique le courage d’être des citoyens européens authentiques, interprètes d’une tradition historique et multiculturelle dont les hommes et les femmes ont constamment contribué au développement et à la richesse de la civilisation occidentale et aux échanges fructueux avec tous les peuples. Le courage de la Paix implique le courage d’être les témoins actifs et intelligents d’une communauté de créatures et de croyants dans le Dieu unique, qui agissent avec responsabilité et dans le respect des droits de tout être humain.

Pour garantir tout cela, nous avons besoin de courage, surtout si l’on considère les confusions, de plus en plus répandues, sur la nature du sacré et de la religion, mais également sur la nature de la politique et de la culture, et sur les méthodes. Ce sont de telles confusions qui amènent certains à se faire leur propre conception de la Paix ou à avancer leur propre justification de la guerre. Devant ces scénarios difficiles, tout type d’analyse risque de fournir un alibi pour déchoir et pour abandonner notre fonction de personnes croyantes qui craignent Dieu.

En effet, seule la force de la foi pourra nourrir le courage de la Paix, et empêcher nos élans individuels de nous faire tomber dans l’erreur du missionnarisme prosélyte ou du sentimentalisme démagogique. La valeur de l’humanité ne s’exprime point dans un narcissisme humanitaire, mais dans la redécouverte de la nature spirituelle de l’homme créé « à l’image du Miséricordieux », selon une tradition prophétique, en réalisant, dans ce monde et à notre époque, l’exemple sublime de celui qui a été envoyé sur terre comme « une miséricorde pour les mondes », selon les termes du Coran. L’oubli de la piété spirituelle et la perte de la syntonie avec le Miséricordieux sont, en effet, les causes principales d’une insuffisance d’ouverture fraternelle et des conflits actuels qui en découlent.

Avec l’intention de réagir de manière constructive à cette situation internationale délicate, l’Institut des Hautes Études Islamiques s’est ainsi engagé dans un partenariat euro-méditerranéen qui implique différentes institutions religieuses et associations culturelles musulmanes, implantées dans plusieurs régions françaises et italiennes. Ce partenariat devrait permettre de structurer les bases nécessaires, en collaboration avec les pouvoirs publics et les collectivités territoriales, pour la création d’un cadre et d’un parcours intellectuels qui sauront contribuer concrètement à la présence qualifiée de la nouvelle génération des musulmans européens dans la société contemporaine.