Considérer les premières années de la communauté islamique — la première ummah — c’est d’emblée être confronté à un fait qui résiste aux catégories habituelles de la pensée moderne : nombre de ceux qui exercèrent les fonctions les plus décisives pour soutenir la mission prophétique avaient moins de vingt ans. Ce fait ne relève pas de la contingence sociologique. Il exprime, selon la doctrine du taçawwuf, une vérité d’ordre métaphysique : la prédisposition (isti‘dâd) à recevoir et à porter la lumière prophétique (an-nûr an-nabawî) ne se mesure ni à l’âge chronologique ni à l’accumulation de l’expérience mondaine, mais à la transparence du réceptacle — c’est-à-dire à la qualité de la nature primordiale (fitrah) que Dieu insuffla en l’homme lors de sa création.1
La manière dont le Prophète Muhammad (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) se comportait avec les jeunes et les enfants ne ressemblait donc pas à une pédagogie parmi d’autres, fût-elle bienveillante. Elle révèle, à qui sait lire au-delà de l’écorce des événements, la logique même de la théophanie divine : Dieu Se manifeste là où Il trouve un cœur capable de Le refléter. Les entités immuables (al-a‘yân ath-thâbitah) sont de toute éternité connues de Dieu dans Sa Science, et leurs prédispositions sont antérieures à toute biographie humaine.2
La vision et les responsabilités
Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) confiait fréquemment à de très jeunes compagnons des charges qui, au regard des conventions humaines, étaient habituellement attribuées à des adultes, leur enseignant à tous — jeunes et adultes — une vision de l’avenir qui offrait l’opportunité d’une croissance et d’une maturation spirituelle dans différents domaines de la vie. Cette pratique prophétique manifeste la priorité du isti‘dâd sur l’expérience accumulée. La perspective n’était jamais celle de flatter ou de solliciter des qualités individuelles en vue d’une performance, mais plutôt celle de commencer dès le jeune âge, sans contrainte, à envisager les responsabilités non comme un « fardeau » à repousser le plus longtemps possible, mais comme des occasions de connaissance de soi-même et du monde, en prenant au sérieux les jeunes et les enfants sans pour autant être « sévère » ni leur demander de renoncer à leur jeunesse ou au jeu.
On rapporte que le Prophète, lorsqu’il apercevait des garçons jouer à courir et à se poursuivre, se joignait à eux durant quelques instants, riant avec eux, pour ensuite les rappeler à la prière avec douceur. La doctrine soufie enseigne en effet que toute réalité positive appartient à Dieu, et que les créatures n’en sont que les dépositaires temporaires selon leur contenance propre. Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam), qui s’identifie dans son essence à l’Homme Universel (al-insân al-kâmil) et au miroir parfait de la Connaissance divine, voyait en chaque être, par-delà son apparence extérieure, l’entité immuable telle que Dieu la connaît de toute éternité.
Les exemples sont multiples où le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) attribuait des charges d’une importance extraordinaire à de jeunes compagnons dans la gestion et la défense de la communauté, de la religion, de l’enseignement et de l’étude, valorisant les qualités intellectuelles autant que les vertus.
Mu‘âdh ibn Jabal, âgé de moins de vingt ans, fut envoyé au Yémen comme savant et juge de la communauté. De lui le Prophète dit qu’il « guidera les savants au Paradis » et qu’il « est le plus savant sur ce qui est licite et ce qui ne l’est pas » — témoignage prophétique qui désigne non point l’accumulation d’un savoir livresque mais la réalisation d’une qualité spirituelle inscrite de toute éternité dans l’entité du jeune compagnon.3
Ibn ‘Abbâs — appelé « le plus grand commentateur du Coran » — n’avait pas treize ans à la mort du Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam). Dès l’enfance, celui-ci le gardait près de lui et invoquait Dieu pour que cet enfant reçût la sagesse du Livre. Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) mourut bien avant qu’Ibn ‘Abbâs portât les fruits de cette investiture spirituelle : il y a là un enseignement sur la nature même de la transmission prophétique, qui n’est jamais une opération psychologique calculée en vue d’un résultat immédiatement vérifiable, mais une déposition de lumière dans un réceptacle, dont l’épanouissement obéit au rythme de la Providence. Les adultes, les enseignants et les parents ont la responsabilité d’investir et de stimuler, mais avec douceur, patience, confiance en Dieu et clairvoyance.
Usama ibn Zaid, à environ dix-sept ans, fut placé à la tête d’une importante expédition, commandant certains parmi les anciens plus autorisés de la communauté, qui protestèrent, pour être ensuite confondus par le succès de la mission. Parfois, l’expérience ne constitue pas le seul paramètre de réussite, et le fait de lui accorder une importance excessive — comme s’il s’agissait d’un instrument infaillible — pourrait nous empêcher d’avoir le courage nécessaire d’emprunter des voies originales ou d’accomplir des choses que nous estimons impossibles.
L’exemple de Zayd ibn Thâbit est peut-être le plus saisissant de tous. Né esclave, il devint l’affranchi puis le fils adoptif du Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam). C’est à lui que fut confiée la tâche incommensurable de fixer par écrit les versets et les sourates du Verbe de Dieu révélé par l’ange Jibrîl (‘alayhi-s-salâm) : « Zayd, viens écrire pour moi », dit le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) — lui qui était ummî, illettré, vierge de toute écriture humaine pour mieux porter l’écriture divine.4
La formule du Prophète renvoie à la doctrine des entités immuables (al-a‘yân ath-thâbitah) : la prédisposition de Zayd était inscrite de toute éternité dans la Science divine. « Ô Messager d’Allah, je suis jeune ; je ne sais si je réussirai à tout faire correctement. » Le Prophète sourit et dit : « Dieu choisit qui Il veut pour une tâche, et ce qui compte, c’est l’engagement et la diligence, non l’âge. »
Cette parole prophétique est une clé doctrinale. Elle renvoie au hadîth qudsî selon lequel Dieu donne la prépondérance à l’existence sur la non-existence non par nécessité mais par libre Vouloir d’Amour. C’est par un libre vouloir divin — et non par la logique humaine des compétences — que Dieu désigne Ses instruments. Zayd est le seul des compagnons à être nommément cité dans le Coran,5 consécration d’une vocation inscrite de toute éternité dans la Science divine.
Beaucoup parmi les principaux « premiers maillons » de transmission des ahâdîth, dits et faits du Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) qui constitueront la sunna, deuxième source de la doctrine islamique, étaient fort jeunes, parmi lesquels occupe un rôle de premier plan ‘Aisha, l’une de ses épouses bien-aimées, qui, lorsque le Prophète mourut, avait à peine vingt ans, devenant néanmoins l’une des principales références pour la communauté musulmane et connaissant un grand nombre de dits et faits qui font aujourd’hui partie des recueils officiels.
La rigueur de la douceur
Anas ibn Mâlik entra au service de la maison du Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) à l’âge de dix ans. Son témoignage résonne comme un écho du hadîth qudsî sur la Miséricorde divine :
J’ai servi le Messager de Dieu pendant dix ans : il ne s’est jamais plaint à mon égard, ni ne m’a réprimandé pour quelque chose que j’avais accompli ni pour quelque chose que je n’avais pas accompli.6
L’adab vis-à-vis du Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) n’est jamais une convention sociale figée, mais l’expression d’une hiérarchie spirituelle vivante. Cette constance dans la douceur n’est pas de la complaisance : elle est l’expression de la rahmah prophétique, de cette Miséricorde dont le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) est, selon le Coran, « une Miséricorde pour les mondes » — Miséricorde qui englobe et ne blesse pas, qui oriente sans contraindre.
L’épisode d’Abû Madhûra illustre avec une particulière acuité la manière dont le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) transformait le négatif en positif par une logique d’ordre prophétique.7 Cet adolescent avait commencé à se moquer du muezzin, imitant sa voix par dérision. Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam), l’entendant, le fit venir — non pour le punir, mais pour lui demander de répéter l’appel. Frappé par la puissance de sa voix, il posa la main sur son front, le bénit, et lui dit : « Va et fais l’adhân pour les gens de La Mecque. » Abû Madhûra devint le muezzin officiel de la Grande Mosquée et sa descendance continua l’adhân à La Mecque durant des générations.
Ce renversement participe de la logique des Noms divins telle qu’Ibn ‘Arabî l’expose dans les Futûhât : Dieu manifeste Son être dans les mazhâhir — les lieux de manifestation — en empruntant leurs propriétés propres, qui sont autant de prédispositions. La moquerie d’Abû Madhûra révélait une propriété vocale exceptionnelle : le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam), miroir de la Connaissance divine, n’a pas vu la moquerie mais la prédisposition. Un éducateur sage est celui qui sait lire dans le désordre apparent de la jeunesse les germes des futures théophanies.
Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) ne privilégiait pas la critique verbale, mais plutôt l’exemple, le dialogue, la gentillesse et la prière : « Ne réprimandez pas les jeunes qui recherchent le bien. Aidez-les, encouragez-les, et guidez-les avec sagesse. »8 Ce jeune aussi, Ibn Malik, sera l’une des principales sources autorisées et transmetteur de plus de deux mille ahâdîth, parmi lesquels le suivant : « Le Prophète, lorsqu’il passait près d’enfants qui jouaient dans la rue, ne les ignorait point ni ne les faisait déplacer. Au contraire, c’était lui qui les saluait en premier du salut de paix as-salamu alaykum ». Il convient de noter que, selon les règles, ce devraient toujours être les plus jeunes qui saluent en premier : le Prophète semble parfois ne pas suivre apparemment la forme extérieure d’une règle, quand en réalité il en restitue le sens et la vitalité profonds.
On rapporte, également, qu’un jour, une boisson fut offerte au Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam). À sa droite se trouvait un garçon — souvent identifié comme Ibn Abbas — et à sa gauche des anciens notables. Selon l’adab — l’éducation et le bon comportement —, on sert celui qui est à droite. Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) demanda au garçon : « Me permets-tu de donner à boire d’abord à ces anciens ? » Le garçon répondit : « Non, par Dieu, je ne céderai à personne ma part de bénédiction qui vient de toi. » Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) sourit et donna la boisson au garçon, respectant ainsi son droit.9
Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) ne met point en opposition jeunes — toujours traités avec une égale dignité — et adultes, mais l’attention est portée sur l’occasion de connaissance pour tous, dans la délicatesse de trouver une mesure, jamais formaliste, de respecter les traditions sans qu’elles ne deviennent une simple « bonne étiquette » stérile, mais des occasions de découvrir des bénédictions en chaque acte. Il est également intéressant de noter le courage du jeune, nullement insolent ou gratuit, mais concentré sur le bénéfice majeur et supérieur.
Il existe d’autres épisodes où la fraîcheur et l’immédiateté d’une attitude juvénile sont saisies pour renouveler ou aider les croyants à ne point entretenir un rapport formaliste avec les rites et les règles.
On rapporte également que le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam), guidant la prière à la mosquée, demeura en prosternation un temps inhabituellement long. À la fin de la prière, il expliqua : « Mon petit-fils m’est monté sur le dos et je ne voulais point me presser jusqu’à ce qu’il eût satisfait son désir. » Dans cet épisode, la sakînah — la Présence divine — n’est pas troublée par l’irruption de l’enfance dans le rite : elle l’intègre. Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam), isthme (barzakh) entre Dieu et la création, n’oppose pas le sacré au vivant. C’est là l’opposé du simple formalisme, qui ne voit dans la forme qu’une règle à faire respecter, et non une fenêtre ouverte sur la Réalité.
Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) ne privilégiait pas la critique verbale, mais plutôt l’exemple, le dialogue, la gentillesse et la prière :
Ne réprimandez pas les jeunes qui recherchent le bien. Aidez-les, encouragez-les, et guidez-les avec sagesse.10
Cette parole prophétique fait écho au verset : « Craignez Dieu et Il vous instruira. »11 L’éducation véritable n’est pas une transmission de contenus mais une ouverture de l’être à la lumière de la connaissance divine, qui descend là où la crainte révérentielle (taqwâ) a préparé le cœur. Le rôle des adultes et des enseignants est analogue à celui du scribe face au Verbe révélé : accueillir, confirmer, transmettre — non pas imposer ni précipiter.
Combien tous ces exemples sont éloignés de l’image — stéréotypée, mais aussi malheureusement réelle — de ce type de guide religieux, et non seulement islamique, qui se rapporte aux fidèles uniquement en rappelant avec rigueur les choses interdites ! Dans tous ces épisodes, qu’il serait erroné de prendre à la lettre ou de vouloir absolutiser, transparaissent, au contraire, une reconnaissance de dignité, sans stimuler l’ego, — tout en respectant toujours la propriété du caractère de chaque âge —, une compréhension, sans se scandaliser mais en corrigeant par le dialogue et l’amour, et une vision, en investissant sur l’être par-delà l’acte.
Un autre enseignement affirme : « Qui ne montre pas de gentillesse envers les jeunes et ne respecte pas les anciens n’est pas des nôtres. »12 Il est singulier que, précisément avec ces deux catégories, il semble qu’aujourd’hui on ne parvienne plus à dialoguer ou à interagir de manière saine, comme autant d’occasions de découvrir et de connaître la vraie gentillesse et l’authentique respect.
Les phases de la vie, l’éternité et la jeunesse spirituelle
L’Imâm ‘Alî — lui-même le premier enfant à embrasser l’Islam, à dix ans, immédiatement après Khadîjah — a transmis une formule d’une profondeur doctrinale considérable sur les phases de l’éducation :
Ton fils, joue avec lui durant les sept premières années ; puis éduque-le durant les sept années suivantes ; fais-en un compagnon durant les sept années suivantes, puis laisse-le faire ce qu’il veut.13
Ces trois fois sept années correspondent à trois modes d’être fondamentaux que la doctrine soufie reconnaît dans le déploiement de l’individu : la plénitude de la wujûd primordiale (le jeu, où l’être s’exprime sans contrainte), l’adab (la formation aux convenances spirituelles), et la suhbah (le compagnonnage, mode de transmission le plus élevé dans la voie soufie). La quatrième période — « laisse-le faire ce qu’il veut » — est celle du tawakkul : la remise à Dieu, qui présuppose que l’être a été suffisamment formé pour que sa volonté propre coïncide avec le Vouloir divin. Il existe un moment où la confiance en Dieu doit prévaloir sur la volonté des parents de continuer à contrôler.
Le Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) enseignait : « Profite de cinq choses avant cinq autres : de ta jeunesse avant ta vieillesse, de ta santé avant ta maladie, de ta richesse avant ta pauvreté, de ton temps libre avant ton occupation et de ta vie avant ta mort. »14 Ce hadîth, loin d’être un simple conseil pratique, exprime la structure même de la manifestation : chaque état (hâl) porte en lui des possibilités qui lui sont propres et qui ne se retrouveront pas dans l’état suivant. Les possibilités inhérentes à la jeunesse — l’adhésion immédiate, le courage sans calcul, la fraîcheur de la nature primordiale — sont une forme de théophanie du Nom divin al-Hayy, le Vivant. Ne pas les habiter pleinement, c’est refuser une manifestation divine qui ne se représentera plus sous cette forme.
Jundub ibn ‘Abd Allâh a dit :
Nous étions en compagnie du Prophète et nous étions jeunes et forts ; nous avons découvert la foi avant d’apprendre le Coran. Puis nous avons appris le Coran et notre foi s’est accrue.
Cet enseignement est d’une acuité particulière pour notre époque, où l’on tend à subordonner l’adhésion à la compréhension conceptuelle préalable. La jeunesse spirituelle est précisément cette capacité d’accueillir avant de comprendre — mode d’être qui n’est pas l’ignorance mais la plénitude de la fitrah : la nature primordiale inscrite par Dieu en l’homme avant toute acquisition.
Le Roi Vivant
La tradition rapporte que le plus jeune être humain à voir le visage du Prophète Muhammad alors qu’il était encore en vie fut Qutham ibn ‘Abbâs, maintenant enseveli à Samarcande dans le sanctuaire de Shâh-i-Zind — « Le Roi Vivant ».
Il fut l’un de ceux qui diffusèrent les premiers l’Islam en Asie centrale, portant vers l’Orient la lumière prophétique dont il avait été l’un des derniers témoins directs. Sa tombe, élevée par Amîr Tîmur au XIVe siècle comme barzakh de bénédiction pour le naissant empire timouride, est aujourd’hui visitée chaque jour par des milliers de pèlerins et de touristes du monde entier, attirés par une beauté que les mots peinent à saisir — ces mauzolées suspendus entre ciel et terre, élevés dans la lumière d’azur et d’or de la céramique samarcandaise.
Le titre de Shâh-i-Zind — « Le Roi Vivant » — est porteur d’une doctrine. Il renvoie au verset coranique : « Ne dis pas de ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu qu’ils sont morts ; ils sont vivants, mais vous ne le percevez pas. » Dans la perspective du taçawwuf, cette vie n’est pas une métaphore pieuse : elle signifie la permanence de l’entité immuable dans la Connaissance divine, au-delà de la dissolution des conditions formelles. Qutham ibn ‘Abbâs est demeuré « vivant » parce que sa prédisposition l’avait fait accueillir directement la lumière du Prophète — cette lumière qui, selon le hadîth, était prophète alors qu’Adam était encore entre l’esprit et le corps.
Ces sanctuaires témoignent que la fitrah — cette jeunesse ontologique que Dieu a insufflée dans l’homme — transcende tout âge chronologique. Elle est la propriété de l’Homme Universel lui-même, dont le Prophète est la manifestation parfaite et éternelle : « Je n’ai été suscité que depuis la meilleure génération des fils d’Adam, génération après génération, jusqu’à me trouver dans celle dans laquelle je suis actuellement. » Ce mouvement de génération en génération est le mouvement de la lumière prophétique cherchant ses réceptacles — et parfois, elle les trouve dans la transparence d’un jeune cœur que l’expérience du monde n’a pas encore voilé.
Que Dieu nous accorde de retrouver en nous-mêmes cette qualité primordiale de la jeunesse spirituelle, et de la transmettre à ceux qui nous sont confiés avec la sagesse, la patience et la douceur du Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) — lui qui riait avec les enfants qui jouaient dans les rues, bénissait le muezzin né de la moquerie, et attendait, sans se presser, que son petit-fils eût satisfait son désir.
- Coran 51 : 56. Le commentaire classique d’Ibn ‘Abbâs précise que l’adoration (ibâdah) est connaissance (ma‘rifah) de Dieu par le témoignage de Sa Seigneurie et de notre servitude ontologique.↩
- Ibn ‘Arabî, Futûhât al-Makkiyyah, II, 396. La prédisposition (isti‘dâd) du réceptacle conditionne la qualité de la théophanie (tajallî) qui s’y dépose. L’enfant, par sa nature primordiale encore intacte, offre parfois un réceptacle d’une transparence exceptionnelle.↩
- Abû Dâwûd, al-Tirmidhî. La formule prophétique sur Mu‘âdh ibn Jabal dépasse l’éloge personnel : elle signifie que la connaissance du licite et de l’illicite, lorsqu’elle est intériorisée, manifeste une qualité divine dans le serviteur.↩
- Ibn Sa‘d, Tabaqât al-Kubrâ.↩
- Coran 33 : 37.↩
- Muslîm.↩
- Abû Dâwûd, Ibn Hanbal, Ibn Mâjah. La voix qui se moquait du muezzin contenait en germe le don du muezzin. Ce renversement illustre le verset : « Il n’est rien qui ne Le glorifie en Sa louange » (Coran 17 : 44), y compris la dérision qui ne savait pas encore ce qu’elle portait.↩
- Tirmidhi.↩
- Al-Bukhari. L’adab vis-à-vis du Prophète (çallâ-Llâhu ‘alayhi wa sallam) n’est jamais une convention sociale figée, mais l’expression d’une hiérarchie spirituelle vivante. Le garçon qui refuse de céder sa part de bénédiction manifeste une compréhension intuitive de la valeur des effusions prophétiques.↩
- Tirmidhi.↩
- Coran 2 : 282.↩
- Abû Dawûd. Il est singulier que précisément avec ces deux catégories — jeunes et anciens — la modernité semble avoir perdu la clé d’un rapport sain, comme si la vraie gentillesse et l’authentique respect ne pouvaient plus être reconnus sans le prisme d’un rapport de forces ou d’une utilité sociale.↩
- Cette formule de l’Imâm ‘Alî correspond, dans l’ordre éducatif, aux trois dimensions que le hadîth de Jibrîl (‘alayhi-s-salâm) déploie dans l’ordre spirituel : islâm (soumission et jeu primordial), îmân (formation et intériorisation), ihsân (compagnonnage dans la Présence divine) — après quoi le maître laisse faire, car la volonté du disciple est désormais alignée sur la Volonté divine.↩
- Hadîth al-khams, transmis par al-Hâkim et al-Bayhaquî. Il exprime la structure temporelle de l’existence comme une succession d’états (ahwâl) qu’il convient d’habiter pleinement, sans anticipation ni regret.↩