Qu’est-ce que l’amour ? Quelle différence y a-t-il entre l’amour et la pensée, entre l’amour et la foi, entre l’amour et la science ? Quelle différence y a-t-il entre l’amour filial, l’amour fraternel, l’amour conjugal et l’amour divin ? Existe-t-il un amour social ou un amour spirituel ? Et si toutes ces variantes de l’amour existent, et bien d’autres encore, en quoi sont-elles distinctes et reliées entre elles ?

Le Saint Coran, source de la Révélation amoureuse de Dieu pour les musulmans, contient trente-sept termes qui se réfèrent d’une manière ou d’une autre à l’amour ; citons seulement al-hubb et al-ihbab (l’amour et l’amour intense) dont dérive mahabba (l’amour entre les créatures). Et, surtout, al-wudd (l’amour pour Dieu) et widad, qui dérivent de l’attribut divin al-Wadud, l’Aimant, Celui qui Aime.

Dieu aime, seul Dieu aime et, puisqu’il n’existe rien en dehors de Lui, il n’y a que Son Amour. L’amour est donc la manifestation d’un aspect de Dieu qui, dans la Révélation islamique, s’accompagne d’un autre synonyme et attribut divin : Sa Miséricorde. Sa Miséricorde accompagne Son Amour et Son Amour accompagne Sa Miséricorde.

Au sixième chapitre du Saint Coran, intitulé Les Bestiaux, sourate al-An’âm, verset 54, Dieu dit de Lui-même : « Ton Seigneur S’est prescrit la Miséricorde », c’est-à-dire « Dieu S’est prescrit la Miséricorde à Lui-même » ; et de manière semblable, l’Amour s’inscrit dans cette même prescription, où Dieu Se manifeste de façon toute particulière en compagnie de la Miséricorde et de l’Amour. Cette manifestation doit être comprise avant tout comme une prescription que Dieu fait pour Lui-même, une prescription et une manifestation de Miséricorde et d’Amour de Dieu envers Lui-même, une prescription et une manifestation indépendantes de tout autre niveau ou forme de Sa propre création.

En d’autres termes, Sa Miséricorde et Son Amour sont bel et bien présents en vertu de Sa prescription et ne dépendent ni des circonstances ni des apparences des choses créées. Il existe un premier degré de relation intime et absolue entre le Seigneur, la Miséricorde et l’Amour, qui n’a prévu aucun autre rapport.

Parallèlement, dans un autre verset du Saint Coran, au septième chapitre, Al-A‘râf (Les Limbes), verset 156, Dieu dit : « Ma Miséricorde embrasse toute chose », ce qui nous permet d’intégrer toute chose dans la manifestation de Sa Miséricorde et de Son Amour.

Le rapprochement de ces deux versets du Saint Coran nous permet de saisir, d’une part, la dépendance exclusive que la Miséricorde et l’Amour entretiennent auprès de Dieu Seul et, d’autre part, l’intégration de toutes les choses créées dans la Miséricorde et l’Amour de Dieu. La conclusion extraordinaire que l’on peut en tirer est qu’il n’existe rien qui ne soit compris dans la Miséricorde et l’Amour de Dieu.

Ce double niveau de communication de l’Amour, auprès de Dieu et auprès des choses, dans le monde métaphysique et dans le monde des êtres chers, correspond à la plénitude de l’amour que vivent et décrivent les saints et les maîtres musulmans, malgré l’incrédulité des sceptiques qui voudraient circonscrire l’amour aux limites de leur interprétation restreinte du visible et du matériel :

Je m’étonne des gens qui disent : « Comment les saints et les amants peuvent-ils aimer le monde métaphysique qui n’a ni forme ni espace et qui est dépourvu de description ? Comment peuvent-ils en tirer quelque bienfait et quelque soutien et en subir quelque influence ? » Après tout, eux aussi en sont attirés nuit et jour. Prends par exemple cet homme qui tire plaisir de l’amour d’une autre personne : le plaisir, la gentillesse, la bonté, la connaissance, l’harmonie, la pensée, la joie, les tourments du cœur, il participe de toutes ces choses et toutes ces choses participent du monde sans où. Instant après instant, il reçoit satisfaction des significations de ces choses et en est influencé, même si tout cet ordre de réalité ne suscite en lui aucun étonnement. Et pourtant il s’étonne de ceux qui sont en relation d’amour avec le monde sans où et qui tirent satisfaction de ce rattachement.

Un amant est chose merveilleuse : il reçoit force, croissance et vitalité de l’Image de son Amour. Qu’y a-t-il là d’étonnant ? L’image de Layla transmettait à Majnûn une force constante et devint sa nourriture. Quand l’image reflétée de l’aimé possède la potentialité et la force effective de développer l’amour, pourquoi t’étonner que l’Image du Véritable Aimé puisse irradier sa force sur l’amant, tant dans sa forme extérieure que dans le Monde Invisible ? Mais comment pourrions-nous parler ici d’“imagination” ? Ceci est l’essence authentique de la Réalité et ne peut être appelé imagination.

Dans ce passage du Fîhi mâ fîhi, Jalal al-Din Rumi reprend l’histoire d’amour de deux personnages nommés Majnûn et Layla. Leurs noms signifient symboliquement « le fou » et « la nuit », et leur relation représente un paradigme poétique et spirituel d’un couple d’amoureux. Leur amour dépasse le niveau rationnel et pénètre le mystère de la nuit, permettant aux deux amants de découvrir des niveaux plus élevés et plus profonds de la raison et de la nuit, sans que l’identité de l’une et de l’autre, de la raison et de la nuit, de Majnûn et de Layla, d’un homme et d’une femme qui échangent l’Amour, ne perde jamais sa réalité, tout en développant un processus d’extinction progressive de certains degrés et limites de leur caractère propre. Tout cela, nous avertit le maître, n’est pas de l’imagination mais la force merveilleuse et extraordinaire de l’Amour de Dieu.

Il y a dans l’homme une telle force d’amour, de douleur, de désir que, deviendrait-il propriétaire de mille mondes, il n’en acquerrait pas pour autant sérénité et paix. Ces personnes engagent leur vie dans toutes sortes d’activités, de commerce, d’habileté, de position ; elles apprennent l’astronomie, la médecine et bien d’autres choses, mais ne trouvent pas la paix parce que leur but n’a pas été atteint.

Ce n’est pas un hasard si l’Aimé est nommé « la Paix du cœur », précisément parce que le cœur trouve la Paix à travers Lui. Comment pourrait-il trouver la paix à travers d’autres ?

Toutes ces différences et ces finalités font partie d’un escalier. Les marches d’un escalier ne sont pas des stations où établir sa résidence, mais elles existent pour permettre d’aller plus loin. Bienheureux celui qui revient à lui-même avec une conscience intérieure ! Pour lui, le long chemin devient court, et il ne gaspille pas sa vie entre les marches d’un escalier.

Jalal al-Din Rumi, comme tout maître de l’ésotérisme, guide ses disciples, lecteurs et interlocuteurs non seulement à voir au-delà des formes apparentes des choses ou des finalités relatives des actions, mais aussi à ne pas confondre les étapes avec le but. Éviter ces identifications ou ces méprises erronées dans l’espace et dans le temps n’est possible qu’en maintenant l’Amour vivant, en nourrissant l’amour sans le confondre avec l’attraction, ni avec l’image apparente ou le voile relatif de l’Attirant, mais en cherchant à renouveler constamment l’aspiration spirituelle.

Quand tu vois de l’amour en toi-même, fais en sorte d’en accroître le développement ! Quand tu vois en toi-même ton capital — ta recherche de Dieu  — augmente-le en priant et en demandant ! « Dans le mouvement, il y a une bénédiction certaine. » Si tu n’investis pas dans ton capital, celui-ci t’abandonnera.

Tu n’es pas inférieur à la terre. Les hommes transforment la terre en la remuant et en la retournant avec des pelles, et elle produit alors une récolte. Quand ils l’abandonnent, elle se dessèche. Puisque tu reconnais que la recherche est en toi, va et viens ! Ne dis pas : « Quel avantage y a-t-il à aller ? », va, tout simplement ! L’avantage se manifestera.

Quand un homme se rend à son échoppe, l’avantage de sa démarche est la manifestation du besoin. Alors Dieu lui donne son pain quotidien. Mais s’il reste assis chez lui, affichant son autonomie, son pain quotidien ne sera pas gagné.

Je me demande si ce nouveau-né qui pleure et reçoit le lait de sa mère, s’il devait penser : « Quel avantage y a-t-il à pleurer ? Quelle est la raison de l’arrivée du lait ? », ne recevrait pas son lait. Or l’enfant reçoit le lait parce qu’il pleure.

L’aspiration spirituelle exige le respect opérationnel d’une discipline pratique qui évite à l’amant précisément les erreurs de l’imagination, de la spéculation, de la théorie, de l’analyse, du narcissisme entendu comme un engouement pour sa propre fantaisie. Dans l’ésotérisme islamique, l’aspiration spirituelle consiste en une voie de vérification constante, où l’aspirant doit s’efforcer de traduire, d’interpréter et de réaliser fidèlement le secret de l’amour de l’instant. Cette vérification traditionnelle est la vie elle-même, obéissant intégralement à une intention vouée à l’Amour de Dieu. Aimer, pour les adeptes des confréries soufies, c’est donc vivre la découverte incessante du secret de l’Aimé, et ce n’est jamais une passivité ou une mise à l’écart de l’action. Pleure et tu recevras le lait, sors et tu trouveras le gain, sème et la récolte croîtra, aime et tu découvriras le secret.

L’Amour de Dieu donne à la vie une raison qui va bien au-delà des sensations ; c’est une irruption qui pousse l’homme vers la recherche spirituelle en toute chose, dans chaque situation et chaque contexte, de ce bas monde comme des mondes supérieurs.

Tous les espoirs, les désirs, les amours et les affections que les gens ont pour de nombreuses choses — pères, mères, amis, cieux, terre, jardins, palais, sciences, travail, nourriture, boissons — les saints savent que ce sont là tous des désirs de Dieu et que toutes ces choses sont autant de voiles. Quand l’homme quitte ce monde et voit le Roi sans tous ces voiles, alors il s’aperçoit qu’ils étaient tous des voiles et que l’objet de son désir était en réalité l’Unique. Toutes les difficultés seront résolues, toutes les questions et les perplexités qu’il portait dans sa poitrine trouveront réponse. Il verra toute chose face à face.

En réalité, ce qui t’attire est une seule chose, mais elle apparaît multiple. Ne vois-tu pas comment l’homme désire cent choses différentes ? Il dit : « Je veux le ragoût tutmaj, je veux du burak, je veux du halwa, je veux de la viande frite, je veux des fruits, je veux des dattes. » Il multiplie et nomme tous ces désirs, mais la racine n’en est qu’une seule : la faim. Ne remarques-tu pas que, lorsqu’il est rassasié par une chose, il dit « aucune des autres n’est nécessaire » ? Il est donc clair qu’il n’y a pas des dizaines ou des centaines de choses, mais une Seule.

Jalal al-Din Rumi nous enseigne à reconnaître encore un paradoxe, ou une contradiction apparente, dans l’Amour : l’Unité dans la multiplicité. Il n’y a qu’une seule faim ou une seule soif, mais aussi une multiplicité de mets et de boissons. Les objets de l’Amour sont multiples, mais ils sont tous des voiles qui révèlent et dévoilent le Visage de Dieu. Pourtant, il est nécessaire de passer au-delà des voiles multiples pour découvrir un niveau plus pur, plus intime et plus proche de l’Unique Roi du Cœur. Tout comme les marches d’un escalier doivent être parcourues l’une après l’autre pour atteindre le sommet, de même le soufi doit progresser par dévoilements successifs, sans jamais pouvoir choisir un voile comme but, ni éviter la marche, l’escalier ou l’épreuve du maître, s’il veut élargir et élever sa connaissance intérieure de l’Aimé. D’aucuns se demandent quel sens il y a à s’ouvrir vers le monde ou à s’élever vers les cieux, quand nous devons reconnaître l’Aimé au centre de notre cœur. La réponse des maîtres de l’ésotérisme islamique est d’inviter les disciples à trouver d’abord la clé, puis la science, pour entrer dans Son Cœur. L’ouverture et l’élévation sont la clé pour découvrir la science de l’entrée et de la demeure auprès de l’Unique.

Quelques considérations conclusives que cette étude peut inspirer dans le domaine du dialogue entre chrétiens et musulmans. On entend souvent des commentaires qui soulignent la proximité du thème de l’Amour dans l’œuvre de Rumi avec la caractéristique du Christianisme et de Jésus. Cette appréciation est en partie erronée et en partie juste. Elle est erronée si l’on réduit le Christianisme et la figure de Jésus à l’amour entendu d’un point de vue personnel, en niant cette qualité spirituelle dans les doctrines des autres religions et dans l’action d’autres Prophètes et maîtres. Elle devient juste si l’on sait reconnaître la perspective symbolique et universelle de l’Amour et de Jésus également dans d’autres langages, enseignements, doctrines, en particulier dans les religions chrétienne et musulmane, qui contiennent explicitement, quoique avec des références théologiques différentes, la présence de Jésus et l’Amour de Dieu.

Ce que nous osons proposer, c’est aussi la syntonie particulière que peuvent réaliser certains chrétiens et musulmans qui savent « s’ouvrir et s’élever » vers une compagnie spirituelle dans la sainteté de l’Amour et de Jésus, en reprenant d’anciennes facultés intellectuelles qui rapprochaient les « fidèles d’Amour » de certaines confréries islamiques sensibles à la spiritualité christique, ‘isawwî. Il s’agit, pour en revenir à Rumi et éviter de l’idéaliser comme un simple poète persan ou turc, de savoir reconnaître et suivre un maître de sainteté, de découvrir une aspiration, de passer des voiles aux dévoilements et de vivre dans « un monde sans où » où s’éteint toute dualité et se réalise l’Unité.

Quand l’amour d’al-Hallâj atteignit son stade le plus élevé, sa personne devint son propre ennemi et s’anéantit. Alors il dit : « Je suis Dieu », c’est-à-dire : « J’ai été anéanti. Dieu demeure et rien d’autre. » Ce stade correspond au niveau de l’extrême humilité et au degré final de la servitude. Cela signifie : « Seul Lui est. » Tandis qu’attester un mensonge et en être fier revient à dire : « Tu es Dieu et je suis un serviteur. » En agissant ainsi, tu affirmes ton individualité, et la dualité en sera la conséquence naturelle. Si tu dis : « Il est Dieu », il y a là aussi dualité, car il ne peut y avoir de « Lui » sans un « Je ». Voilà pourquoi Dieu a dit : « Je suis Dieu. » En dehors de Lui, rien n’a jamais existé. Al-Hallâj s’est anéanti et ses paroles étaient les paroles de Dieu.